En construction


 



1988




On dit, à Bucarest, que les campagnes seraient bientôt systématisées, des villages détruits, des populations délogées. On y dit aussi que les villages seraient remplacés par des centres agro-industriels. On y dit encore que les villes seraient reconstruites en un modèle unique. On y dit enfin que "seraient assurés ainsi l'homogénéisation toujours plus complète de la société socialiste ainsi que l'avénement du peuple unique ouvrier". On pense, à Bruxelles, que ces lunes sont aussi vieilles que Staline, que Staline est mort et qu'il n'est pas question de voir revenir dans le vocabulaire des termes comme "peuple unique" ou "homme nouveau". On en discute, à une douzaine. Des anciens des radios libres et de la presse alternative, des photogaphes, un juriste, deux architectes, une graphiste, deux ou trois journalistes,… Des gens de gauche, de la gauche anti-totalitaire. Des indépendants. Des sans-cartes. Tous occupés, par ailleurs. Tous travaillant. Récents trentenaires pour la plupart. Et quasi paritaires : cinq femmes, sept hommes. Et la question n'est déjà plus "Que faire?" mais "Comment ?". Ce dont l'on discute là s'appellera "l'Opération Villages Roumains". Elle démarre ainsi, en 1988, un soir de 22 décembre
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1989




Une année de passage. Au mois de janvier tandis que nous lançons cette "Opération", nous ne savons pas qu'elle sera rattrapée et dépassée par l'histoire. Douze mois de militance, surtout. OVR, l'acronyme d'Opération Villages Roumains, fait le pari qu'un système politique ultracentralisé, comme l'était le régime de Nicolae Ceausescu, éprouverait des difficultés si on lui proposait une opposition capillaire. Nous choisissons alors la commune comme module de base. La commune permet à la fois d'être dans le politique et chez les gens. La commune permet aussi une indépendance d'action que les gouvernements ou les institutions internationales n'ont pas. Nous pensons en effet que "si un pays égale toutes ses communes, il n'est pas certain que toutes ses communes égalent un pays". Il y a de la liberté à chercher, là-dedans. Nous proposons aux communes de se "jumeler" de façon unilatérale avec un village roumain. Et nous espérons bien qu'elles seront nombreuses. Les premiers mois de 1989 seront occupés à la mise en place de cette logistique: en Belgique d'abord, puis de façon internationale. Contacter les communes ; populariser le mouvement via une forte campagne de presse ; créer le mouvement en France, Suisse, Pays-Bas, Grande-Bretagne, Hongrie déjà; fédérer des communes italiennes, norvégiennes, autrichiennes, allemandes,.. ; aller à la rencontre des citoyens, partout ; aparier communes européennes et villages roumains ; transmettre les listes de ces "jumelages" aux radios émettant vers la Roumanie ; rédiger des tracts et éditer un livre ; publier des vade-mecum ; imprimer des cartes postales ; envoyer en Roumanie des missions clandestines,… En août, le rideau de fer commence à s'écarter. En novembre, le Mur tombe. En décembre, le 22 exactement, le régime de Ceausescu s'effondre. Une autre affaire commence.