Jacques Raket

"Dernières nouvelles du labyrinthe"

Nouvelles.



Extrait.

Je suis né dans le désert de Gobi aux confins de la Chine et de la Mongolie, non loin de la porte rouge (Ullan Bator). Enfant, ils m'avaient enchaîné. Adolescent, il m’a acheté et j'ai dû le suivre. Insupportable, j'ai pris des coups de pieds aux fesses : j'avais mauvais caractère et je l'ai toujours. Au début, il m'appelait « Jamal » (ça veut dire chameau) mais aujourd'hui il me nomme « Kamal » (ça veut dire perfection). Je suis devenu son serviteur attentionné.

Lui, ce n'est pas un homme, c'est une bête de somme : il ne dort jamais et me fatigue. On était bien à Delhi, chez le Sultan, mais il a accepté de partir pour la Chine. En Chine, on était bien, mais il a voulu aller aux Maldives où il est devenu « Cadi » juge suprême. On était bien à Malé et il a dit « On rentre à la maison… J'en ai plein le dos » ou "On rentre à la maison, j'ai le mal du pays. » Je ne sais plus exactement. De toute façon, ma maison était loin…

Je suis payé pour dire oui, j'ai donc dit oui.
Lui, c'est Ibn Battuta, il est né à Tanger en 1304 et cela fait des années qu'il est en route. Il a accumulé les voyages à La Mecque et les diplômes par ici et par là. Certains disent qu'il voyage depuis 25 ans, qu'il a parcouru 100.000 kilomètres, qu'il n'a pas un sous vaillant, qu’importe. Il vend son savoir et il le vend bien et on mange toujours à notre faim. Lui le maître, moi l'esclave.
En 1349, comme pour les Maldives, j'ai dû reprendre la mer, ce que je déteste : j'ai par trop le mal de mer. Cette fois-ci, c'était « la mer de Rome » en direction de la Sardaigne. Puis retour, il avait trouvé un job à Damas via Alexandrie où il me parla d'un phare magnifique qu'il avait vu et qui n'était plus que ruines.

Re-bonjour Damas, on y était déjà passé. J'adore cette ville, comme posée dans le désert, elle me fascine : une cité dans le désert avec une rivière, la Barada, qui se perd dans un marécage au milieu de la ville.

« La ville de Damas surpasse toutes autres en beauté et en perfection; et toute description, si longue qu’elle soit est toujours trop courte pour ses belles qualités. »

Et cette mosquée ! Là, les ouvriers ont vraiment bien travaillé, chapeau bas ! En plus, ils ont intégré un tombeau juif dans la salle de prière.
Le patron a écrit dans son carnet :

« Au milieu de la mosquée est le tombeau de Zacharie, au-dessus duquel se voit un cercueil placé obliquement entre deux colonnes, et recouvert de soie noire et brodée. On y voit écrit, en lettres de couleur blanche, ce qui suit : « Oh, Zacharie ! Nous t'annonçons la naissance d'un garçon dont le nom sera Yahia. »

Il s'est bien entendu trompé ! Ce n'est pas Zacharie, c'est Jean-Baptiste et Yahia, c’est Jésus.
Je mourais de soif, lui aussi, et il m'a dit : « Viens Kamal… On va boire un coup. » Et nous avons bu tout notre saoul. La fontaine était belle, ronde et conique. Un artisan qui travaillait non loin d'elle nous a précisé qu'elle avait été construite par des prisonniers chrétiens. En son centre jaillissait une fontaine dont le liquide s'écoulait ensuite suivant un chemin rigoureusement programmé : l’eau y était maîtrisée, docile, sans le moindre reflux. Tout y était doux. L'eau roucoulait puis fichait le camp. Parfois, la fontaine s'arrêtait. Sans eau, sous le soleil dur, sa structure de pierre s'asséchait vite puis le flot revenait et ainsi de suite. Avant de rentrer dans la mosquée, les gens y faisaient leurs ablutions. Et tout restait propre. Une sorte de fontaine autonettoyante. Ibn en dessina le schéma, travailla quelques semaines à la cour puis dit : « Cette fois-ci on rentre vraiment à la maison. » Je n’avais aucune idée de ce que cela pouvait bien signifier : je l'ai déjà dit, je suis né dans un autre désert, sur une autre terre, mais j'aimais ouvrir tout grands mes yeux et je n'avais vraiment pas à me plaindre : logé, nourri, blanchi.

Nous nous sommes joints à une caravane en partance vers l'ouest.

Et puis ce fut Fez et ses toits de tuiles vernissées.
On nous attendait. « On », c'était surtout Abd al Aziz ben Ali, le grand sultan mérinnide. Ce fut la fête : après 30 ans d’errances, le voyageur était rentré au pays, mais il était triste, sa famille avait été décimée par la peste. Malgré cela, l’on mangea bien et l'on but à satiété.
« Et tu veux vraiment garder ce truc ? » dit-il parlant à mon maître en me regardant.
Ibn a dit oui.

« C'est ridicule ! » dit le sultan.
« Oui. Il est ridicule et noble. C'est un petit chameau mongol. C'est MON chameau. Il a des milliers de kilomètres dans les pattes. Comme moi. »
« Si tu veux… » dit Abd al Aziz ben Ali. « Mais demain, tu dictes. »
Et le lendemain, Ibn Battuta (1) commença à dicter à Ibn Djuzayy le « Cadeau précieux pour ceux qui considèrent les choses étranges des grandes villes et les merveilles des voyages. »

C'était en 1356.
Après quoi, le souvenir de mon maître se perd. Les hommes ne savent plus ce qu'il a fait jusqu’à sa mort.
Moi, si.

Sans famille, il s'est occupé de moi dans un bled perdu : il m'étudiait. C'était embêtant. Parfois il me coupait l'eau pendant 8 jours, puis m'observait avaler 130 litres de liquide en 10 minutes. Ensuite, il ne me donnait plus à manger pendant un mois et, après, il me regardait ingurgiter 50 kg de nourriture d'un coup. Il fit aussi le dessin de mes pattes avec leurs deux orteils et ce petit coussin flexible qui les rend « tout terrain», analysa mes genouillères, caressa mes cils, étudia ma fourrure qui retarde la transpiration et déduisit : « Qu'un chameau à une bosse est d'origine arabe et qu'un chameau à deux bosses (comme moi) est d'origine asiatique ». Dromadaire ça ne veut rien dire, c'est un surnom. On est tous des chameaux, on a tous mauvais caractère.

Signé : Kamal, chameau de Tartarie.


Jacques Raket (1947) à été directeur de production de films publicitaires et de Télé Bruxelles (la télévision régionale Bruxelloise), assistant réalisateur (de Jacques Demy, Claude Pinoteau, Benoît Lamy,…) il est également scénariste et auteur de nombreux films sur l’art (Prix Fémina pour son court métrage « L’or et l’œil ») et de documentaires (Prix du Président de la République, François Mitterrand, au Festival de Tarbes pour son film « Les racines du soleil »). A la fin de la guerre de Bosnie, il est chef de projet à Sarajevo pour l’Union Européenne et formateur en 1997 pour l’Unesco. Grand voyageur (il a été guide au Népal), il a séjourné plus d’un an en Orient et au Moyen-Orient. C’est aussi un peintre, un sculpteur et un graveur (en 2005 son livre-objet « L’élévation Dédale » – écrit en collaboration avec Michel Gheude – a été reconnu comme Objet Précieux par la Bibliothèque Royale de Belgique). Depuis dix ans il se consacre à l’étude des labyrinthes ; recherche qu’il concrétise principalement dans des gravures carrées, strictes, principalement en noir et blanc. « Dernières nouvelles du labyrinthe » est son premier essai.




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