Patrick P. Quinet

Le petit théâtre des opérations
Langues de terre, haches de guerre



Extrait.

Le troisième matin où je vis mon soldat belge, il était installé déjà devant son pain, sa marmelade et son mauvais café. « Bonjour. Un œuf vous ferait plaisir ? » Son sourire n’était pas argentin mais me rassura sur le fait qu’il comprenait le français et qu’il souhaitait bien un jaje. Nous autres, Belges, oublions souvent que les gens ne parlent pas toujours le français. « Vous parlez français ? », me dit-il pour confirmer ma supposition. Je me présentai donc, sommairement. Il en fit de même. Il était officier de liaison entre les contingents belges sous casque bleu installés dans la Baranja voisine et les QG de l’ONU à Zagreb.

La Baranja est un triangle d’une cinquantaine de kilomètres de côté. Les milices serbes l’occupaient. Un cessez-le-feu était intervenu. Cela n’empêche pas de cuire les œufs.

« Comment faites-vous pour obtenir un œuf sur le plat ? J’ai vu, hier matin, que vous en mangiez. » Ma première confrontation, dans ma vie d’adulte, avec un militaire se passait plutôt bien. Je demandai deux fois des « jaje ».
Devant nos œufs, le café parut plus chaud.
« Et comment cela se passe-t-il en Baranja ? »
« C’est assez moche ! »

À son accent, je ne parvenais pas à deviner d’où il provenait précisément en Belgique. C’est assez rare. En deçà des deux grandes familles linguistiques, flamande et française, il y a, dans chaque registre, des variétés régionales ou locales de parlers et de tournures. C’est un plaisir de rendre son tour à sa région, sa mouture à son bassin. Il ne faut pas y voir le souci de souligner l’écart par rapport à je ne sais quel paradigme de langue, à je ne sais quelle norme. Ne dit-on pas que le français officiel de France fut assez conditionné sur la base des parlers tourangeaux ? Non, c’est plutôt ce plaisir de savoir que partout il y a des gens et que parler nous distingue parce que cela permet la liaison entre nous. C’est un jeu de mots, la langue, pas une citadelle, et ses frontières ne sont ni imperméables ni, par voie de conséquence, sujettes à défense.

Ici, pas vraiment d’accent. C’était donc un Français de Flandre, un fransquillon. Je veux dire un Belge d’expression francophone né et éduqué en Flandre de parents qui faisaient le choix ou le pari de parler le français. Gand, peut-être. Anvers, qui sait ?
« Nous devons désarmer les milices mais sur une base volontaire, c’est assez difficile.»
« Demander à des chiens lâchés de rentrer à la niche nécessite, en effet, des dons d’éleveurs assez puissants. Ne pouvez-vous les contraindre en aucune manière ? »
« On me dit que les types passent devant notre campement —il disait compound comme tout le monde — avec des brouettes remplies de munitions. Et qu’ils repassent. Et qu’ils repassent. De la provocation lambda. »

« Alors que faites-vous de concret ? »
« On remplit une mission humanitaire qui consiste à soutenir les derniers habitants anciens, serbes, croates ou hongrois, à acheminer de la nourriture de base, des soins médicaux de campagne et… ». Le temps d’arrêt qu’il marque dans sa réponse m’étonne. Il me regarde vraiment comme avec une sonde. « Les Croates sont catholiques », me fait-il pour suivre. Voilà un officier bien formé, me dit mon petto.
« Oui et cela fait bien partie de la donne, n’est-ce pas, les Croates catholiques, les Serbes orthodoxes et les Bosniaques musulmans ? Cela fait partie mais c’est loin de couvrir l’ensemble des raisons de cette guerre. »

« Nous avons reçu des demandes pour organiser des messes clandestinement pour les Croates de la Baranja. Et, donc, heu, nous nous organisons ».
À ce point de confidentialité, les œufs tiédissent et le café n’est plus. Deuxième leçon de choses. Je glisse une pièce au garçon qui s’occupe de nous – nous parlons d’une occupation minimale, n’est-ce pas - et il quitte la salle à manger de l’hôtel.
« Oui, dis-je pour faire l’âne qui suit le coq, la journée va être belle. Vous allez vers la Baranja ou vers Zagreb, aujourd’hui ? »

« Je rentre sur Zagreb. Nous avons une réunion à 18h00. Je compte faire la route en 6h ».
« 300 kilomètres d’une route en très mauvais état et un trafic de zone en effervescence que malgré votre drapeau UN vous n’arrivez qu’à caracoler ! »
La guerre perturbe aussi nos voies de communication. La guerre, c’est le contraire du somme dans lequel nous sombrons devant les journaux télévisés.
Arrive, avec deux petits espressos serrés en main, mon Garçon. Le militaire belge fond sur place, ses yeux deviennent le sucre qu’il coule dans la petite surface ronde, fumante et onctueuse. Les cuillères font le reste.

L’Hôtel Central est nouvellement une entreprise à trois pieds. Un hôtel, un café, un restaurant. Trois comptes et directions différents. Le café de l’hôtel n’est pas le café du Café.
Ce doit être cela, la libéralisation des capitaux et les débuts de l’entreprise libre puisque aux désordres de la guerre, ce petit coin d’Europe ajoute en même temps une transformation économique radicale.
« Donc vous organisez des messes clandestines dans la Baranja », dis-je dans le seul but de le voir rougir et regarder un peu mieux les autres convives. Ce qu’il fait dans l’ordre.
Un militaire d’une trentaine d’années, blond aux taches de rousseur et aux tâches de renseignement rougit plus vite qu’un quidam ordinaire pensai-je.
« Mais vous, c’est quoi votre job ? »
J’ai du mal avec le mot job.


Patrick P. Quinet (1950). Père belge francophone né en Flandre et d’une mère anglaise née chez elle. Fruit tardif, donc, de la seconde guerre. Élevé en Afrique centrale et en Belgique. Vit à Bruxelles depuis 1968 hormis 5 années dans l’espace « yougoslave » de 1993 à 1998 autour du projet des ambassades de la démocratie locale. Travaille depuis 1998 en tant que directeur de la communication dans une administration publique belge francophone. « Théâtre des Opérations » est son premier ouvrage.




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