Hugues Le Paige
La vérité s’écrit avec un v minuscule.
Chroniques radio 1996-2006


Extrait.


La déraison économique, 22 mars 2001. Fièvre aphteuse, vache folle, farines animales, effets de serre, déraillement, marées noires, augmentation des dangers liés au travail, cette semaine encore deux accidents pétroliers : cette litanie ne semble plus devoir s'arrêter. Et il n'est pas possible d'accuser les caprices de la nature, la fatalité ou, plus cyniquement le prix à payer à la modernité. Il ne faut pas forcer la raison pour établir un lien entre ces risques qui se transforment en catastrophes. On ne peut pas dire non plus qu'il s'agisse d'événements vraiment imprévisibles. Au contraire, dans la plupart des cas, des chercheurs aux qualifications diverses avaient tiré la sonnette d'alarme. En vain.

Les patrons de l'économie mondialisée et les gouvernements qui ont rendu les armes de la politique ou qui se sont simplement inscrits dans cette mondialisation sont restés sourds et aveugles face aux avertissements. Aujourd'hui il faut bien se rendre aux arguments de ceux que l'on voulait tenir pour les Cassandre du XXIe siècle. Qu'il s'agisse de l'élevage ou de l'agriculture, de la santé ou des transports, de la pollution ou des phénomènes météorologiques extrêmes, ces diverses expressions de la déraison économiques ont des causes communes et identifiables. Les décideurs économiques, et parfois politiques, des différents secteurs concernés obéissent aux mêmes règles : la rentabilité à tout prix, l'économie sur les coûts, c'est-à-dire d'abord sur la sécurité. L'utilisation de poubelles flottantes pour transporter des produits toxiques, l'engagement d'équipages inexpérimentés à bas prix, la privatisation des chemins de fers et des services sanitaires britanniques, le processus de fabrication des farines animales : à chaque fois on retombe sur les mêmes causes qui produisent les mêmes effets. La réduction des coûts entraîne de nouveaux risques pour l'ensemble des espèces, et en premier lieu pour l'homme. Il y a là comme une sorte de règle universelle du capitalisme mondialisé : l'accroissement des marges bénéficiaires se réalise au détriment de la sécurité. Et l'exigence des actionnaires d'obtenir des taux de profit à la fois particulièrement élevés et à très courts termes ne peut qu'accentuer ces prises de risques que certains opérateurs économiques n'hésitent pas à considérer comme "normaux". Certes, face à ces catastrophes programmées, le principe de précaution comme celui du développement durable gagnent du terrain dans la société. Mais il faudra l'affirmation d'une volonté politique très forte pour imposer au marché une régulation qui ne peut passer que par la réhabilitation de l'Etat.

L'empire des mots, 2 novembre 2000. "Abaissement, affaiblissement, affaissement, chute, déchéance, déclin, décrépitude, dégénérescence, dégradation, dégringolade, descente, détérioration, écroulement, fin, perte, ruine" : j'arrête ici la litanie des équivalents fournis par le Robert au mot "décadence". Car "décadence" est bien le mot- le mot malheureux- de la semaine, le mot brandi par Luc Devos, ci-devant professeur d'histoire militaire à la KUL et à l'Ecole Royale Militaire, pour qualifier la proposition du ministre de la défense, André Flahaut, d'engager des étrangers dans notre armée en mal de recrues.

Peu importe le réalisme immédiat de cette suggestion qui nécessiterait, en tout état de cause, une modification de la législation. Ce qui domine - et de loin - c'est la portée symbolique de la proposition et les réactions virulentes qu'elle a provoquées chez un homme aussi respectable et écouté que le professeur Luc de Vos. Car que nous disait exactement le spécialiste de l'histoire militaire, pour la circonstance largement consulté sans trop de contradictions par l'ensemble des médias à propos de l'engagement éventuel d'étrangers dans les rangs de notre "Grande Muette" : " C'est un signe de décadence, dit Luc De Vos qui ajoute : l'histoire de l'empire romain est très bien connue, en effet, dès le 3ème siècle, on recrute des gens d'Outre Rhin, des Germains, et au 4ème siècle, ces gens-là marchent avec leurs amis de l'autre côté de la frontière en direction de Rome et ont envahi Rome" dixit toujours le professeur de la KUL précisant encore "Je dis que c'est un danger pour notre façon de vivre".

Notez la portée des mots : les étrangers sont tout à la fois associés à la "décadence", au "danger", à la menace, à l'envahissement sans oublier la trahison. Il ne manquait que le mot "barbare", il est vrai plus grec que latin, pour compléter la panoplie idéologique du parfait "Blokker". Car, c'est bien de cela qu'il s'agit. Une fois encore au-delà même de la faisabilité ou du bien fondé d'une telle intention, ce sont les mots utilisés - et donc aussi les arguments développés - pour y répondre qui importent et peuvent marquer l'imaginaire de l'opinion publique.

Comment s'étonner des succès ravageurs du Vlaams Blok si les honorables professeurs de la KUL utilisent à tort et à travers les mots qui tuent la démocratie ?


Hugues Le Paige (1946). Journaliste à la RTBF de 1970 à 1990. Aujourd’hui, réalisateur de films documentaires et chroniqueur sur la Première (RTBF). Son dernier film « Il fare politica » (2005) a obtenu la médaille d’argent du GP international de Monte-Carlo et le Prix Henri Storck. A publié des livres d’entretiens : « Eloge du secret » avec Jean Lacouture (Labor, 2005) ou « Télévision et Civilisations » avec Dominique Wolton (Labor, 2004). Parmi ses autres ouvrages : « Mitterrand 1965-1995 » éditions de l’Aube, 1995 et « Vive la politique », Labor, 2003.




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