Paul Hermant
Le monde reste un endroit dangereux
Chroniques 2002-2006



Extrait.


En ce jour du vendredi 13 décembre 2002. Des belles histoires sur les demandeurs d'asile, on vous en a déjà racontées. En voici une autre. Cela se passe avant-hier, sur l'aire autoroutière de Jabbeke, haut lieu belge de norias entre camions stoppés, bâches soulevées et cadenas forcés. Depuis plusieurs années, le parking de Jabbeke — l'autoroute, à partir de là, va vers la mer — est une sorte de criée du refuge, on ne publie pas les chiffres globaux des clandestins qui y ont été interpellés, ils doivent être impressionnants. Avant-hier donc, la police fédérale est en opération à Jabbeke. L'hélicoptère qui fait sa ronde dans le ciel est muni d'une caméra infrarouge. Il détecte quelque chose, caché dans un fossé. On s'approche : c'est un chiot Labrador frigorifié, on le prend dans ses bras, on l'adopte, on le baptise. Il s'appellera Beaufort, du nom de code de l'opération de surveillance policière. Beaufort, le petit Labrador, c'est le titre de cette jolie histoire. À part ça ? À part ça, douze illégaux albanais ont aussi été retrouvés dans les fossés de Jabbeke. On ne doute pas qu'ils ont eu froid. Pauvres Albanais aux prénoms inconnus. Dans sa situation, Beaufort aussi avait le choix entre la mort et le refuge, il a reçu l'accueil. Il est donc injuste de dire, comme le font les clandestins de Calais, que les policiers traitent les réfugiés comme des chiens. Comme cela se passait la veille du vote, au Sénat belge, de la loi sur les discriminations, il n'y a rien d'autre à ajouter. Cette loi, qui vient renforcer un arsenal déjà important, met à égalité toutes sortes de disparités liées aux accès : à l'emploi, aux logements, aux loisirs, aux bâtiments, même. La nouveauté, avec cette loi, c'est que le discriminé peut désormais se cacher en chacun d'entre nous. Le discriminé, c'est comme la victime, on ne s'aperçoit qu'on l'est que lorsqu'on le devient. Sinon, jusque là, tout va bien. On se promène en rue, on fait ses achats, on va au resto, et on ne voit pas que la foule est indistinctement composée de discriminateurs et de discriminés, de harceleurs et de harcelés, de bourreaux et de victimes. Cette loi vient nous rappeler cela, qu'on n'est jamais tout à fait sûr du côté où l'on tombe. Beaufort a eu bien de la chance. Il aurait pu être chien policier. Il termine chien de policier. Chantons Noël.

La chemise du Prince Harry, 21 janvier 2005. Qu’est devenue la chemise du prince Harry, cette chemise avec un brassard nazi qu’on porte en Angleterre dans les surprises parties ? Une soubrette l’aura lavée, un domestique l’aura rangée. Le père, tout de même, a grondé. Pour sa punition, le prince Harry ira visiter Auschwitz. Auschwitz, une punition ? Quand les gens qu’on y a menés par wagons entiers n’avaient précisément rien fait, n’étaient justement coupables de rien, sinon d’exister ? Cette idée que la mémoire de la catastrophe serait une punition, voilà quelque chose de bien contemporain. Il n’y a jamais eu autant de lieux de mémoire qu’aujourd’hui. Mais on n’a jamais connu non plus tant de tabous qui tombent. Car non seulement nos actes ne semblent plus avoir de conséquences mais ils n’ont apparemment plus d’histoire non plus. Ce qui s’est passé avant nous a l’air de ne pas nous appartenir, comme si nous n’héritions de rien et que tout était nouveau tout le temps. L’histoire semble alors réduite à sa commémoration. Et l’on doit peut-être s’interroger sur la visite des lieux de mémoire, quand la mémoire même n’a plus de lieu. Aujourd’hui, des résistants et des déportés qui vont dans les petites classes témoigner de ces années brunes s’entendent demander : “Mais alors, Madame, vous l’avez bien connu, Hitler ?”. Et on sent bien que pour ces gamins, ce serait une gratification, qu’ils pourraient rentrer chez eux et dire : “Je connais quelqu’un qui a bien connu Hitler”. Des lycéens français étaient eux aussi récemment en visite à Auschwitz. Deux d’entre eux auraient pris de photos rigolotes, on aurait fait une bataille de boules de neige autour des baraquements et puis il y aurait eu des mots, comme quoi, c’était finalement pas si mal, cette idée de solution finale. Ils viennent de passer en conseil de discipline. On ne connaît pas encore la sanction. Mais comment punir encore après Auschwitz si Auschwitz est déjà une punition ?


Paul Hermant (1957). Co-fondateur de l’Opération Villages Roumains et de Causes Communes, aujourd’hui chroniqueur sur la Première (RTBF), il s’occupe, accessoirement, des éditions « la mesure du possible ». Autres publications : « Tous les fleuves vont à la mer », de la Démocratie, 1994, « Rase campagne », de la Démocratie, 2004, « Au temps pour moi », éditions des Carnets du Dessert de Lune, 2004.




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