Michel Gheude
Le Stylo d’Alexandre Villedieu
Correspondances de guerre en temps de paix


Extrait.


En chemin vers Etretat et les goélands nichés sur ses falaises d'aval et d’amont, j'avais traversé la baie de Somme. Je voulais revoir ses infinités d'eaux mêlées de sables et d'oiseaux, entre la pointe du Hourdel et la petite cité du Crotoy où Jules Verne écrivit 20.000 lieues sous les mers. De l'autoroute du Nord, j’avais mis le cap sur Amiens, Venise de Picardie, via Cambrai, Bapaume et Albert.

Au Café Relais de Pozières, tous les murs étaient décorés d'insignes et de reliques de la grande guerre. Sur les appuis de fenêtres, des douilles de cuivre, des éclats de shrapnels. Au fond de la salle, un mannequin en costume d'officier anglais. Le café était plein. La patronne avait fristouillé de l'omelette aux frites à la demande d'une vingtaine d'Anglais. Elle préparait du rôti de porc pour les Australiens qui arrivaient le lendemain. En début de semaine, les Irlandais lui avaient commandé des sandwiches. Toute l'année, ils viennent, jeunes et vieux, rendre hommage à leurs morts et visiter les champs de bataille de la Somme. Je n'avais jamais entendu parler de Pozières, mais les Australiens le connaissent. Un village du Queensland porte aujourd'hui son nom. C'est à Pozières qu'apparurent pour la première fois, en septembre 1916, les chars de combat. Devant son pastis, le patron du Café Relais ne parlait que de la guerre. Comme si l’armistice n’avait été signé que pour la forme et que la guerre continuait déguisée en paix, omniprésente dans les âmes et le paysage blessés. En cinq mois de bataille ininterrompue, les Alliés n'avancèrent ici que de dix kilomètres et les pertes des deux camps s’élevèrent à un million d'hommes. Partout des cimetières, partout des monuments aux morts. Français, Anglais, Sénégalais, Marocains, Indiens, Irlandais, Néo-zélandais, Africains du Sud, Ecossais, Américains, Australiens, Canadiens : leurs drapeaux sont accrochés dans une chapelle de la Cathédrale d'Amiens. La plus haute de France. Celle dont Ruskin écrivait qu’elle était une bible de pierre. Mais peu des généraux de 14 devaient avoir lu Ruskin dont Proust avait traduit La Bible d’Amiens en 1904 et Sésame et les lys l’année suivante. Et ceux qui, par amour de l’art, l’avaient lu, ne devaient guère partager son pacifisme, lui qui appelait les états à former “des armées de penseurs au lieu d’armées de meurtriers”. Ils se firent au contraire les meurtriers de leurs ennemis et ceux de leurs propres soldats jusqu’à ce que les croix devinssent plus nombreuses que les survivants. Un million d’hommes hantent la vallée. Beaumont-Hamel, Courcelette, Albert, Rancourt, Longueval. Des cimetières, des monuments, des nécropoles. À la sortie du village de Pozières, un cimetière. À trois kilomètres, le mémorial de Thiepval. Parmi les noms gravés sur les seize piliers monumentaux, un Purcell, un Joyce, un Faulkner. 73.000 disparus. Le monument est dédié aux soldats privés de sépulture par infortunes de la guerre. L'anglais dit curieusement fortune pour infortune mais plus exactement que le français missing people pour disparus. Les morts qui manquent. Les morts qui manquent davantage encore que les autres.

Les morts sans sépulture, — six cent mille sur les quatre millions de victimes des tranchées du front franco-allemand — font parfois d’inattendus retours: “En labourant son champ, un agriculteur de Loos-en-Gohelle (Pas-de-Calais) a découvert la dépouille d'un soldat de la Première Guerre mondiale et quelques-uns de ses effets personnels: un ceinturon, un couteau, une pipe, un portefeuille et un stylo-plume. Appelé sur les lieux, Alfred Duparcq, président de l'association d'histoire locale, s'est rendu compte à sa grande stupeur que le stylo portant la marque "Waterman's Fountain Pen Ny.USA. Augu. 4 1908" était toujours utilisable plus de 80 ans après. Le stylo avec une plume en or rétractable, était encore rempli d'encre. Alfred Duparcq a contacté le ministère des Anciens Combattants pour retrouver les descendants du soldat, tué probablement en mai 1915 au cours de la bataille d'Artois, et leur restituer le fameux stylo “.

À la lecture de l’article, dans un journal daté du 23 avril 1996, quelque chose me mit mal à l’aise. Cet enthousiasme pour la qualité de l'encre et le caractère rétractable de la plume en or, me gênait.

Pour le paysan qui labourait son champ, pour les habitants de Loos-en-Gohelle qui voyaient resurgir les fantômes des batailles qui avaient ravagé leur région, pour la famille qui allait donner une sépulture à un grand père disparu depuis quatre-vingts ans et conserver de lui quelques souvenirs, comme pour chacun de nous, je doutais que la marque et la date de fabrication du stylo fussent de quelqu'importance. Dans ces quelques lignes, le soldat semblait compter moins que son stylo, l’homme moins que l’objet. Sa mort était comme oubliée tandis que l’on s’émerveillait de la survie de sa plume. J’aurais aimé que ce ne fût pas de l'indifférence, seulement un geste de dénégation, un recul inconscient devant cette macabre nique qu'au détour d'un sillon nous faisait soudain l'Histoire. Je n’en étais pas sûr. Le soir même les télévisions se disputaient l’interview d’Alfred Duparcq.

Michel Gheude (1949). Auteur, entre autres, de « Un chien mérite une mort de chien », Actes Sud, 1983, « Voir, c’est faire », Quorum, 1997, « Il y eut un soir, il y eut un matin et ce fut l’an 01 », de la Démocratie 2001, « Le catalogue de la dérouté », Renaissance du livre, 2003 (prix de l’Académie royale de langue et littérature française de Belgique 2004)



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