Pierre Duys

Les Dauphins ivres
Les Vacarmes de la Cité de l’Escaut
ou Geraas uit Antwerpen




Extrait.

À Borgerhout, peu de tenanciers de cybers qui ne soient barbus. Ces derniers proposent, quelle bonne idée, le Coran pour attendre son tour à l’ordinateur. Des affiches de voyage vantent des paysages musulmans : femmes voilées et types barbus. Dans ces cybers-là, on vient pour l’ambiance.

Ce cyber-ci est tout neuf. J’y viendrai tous les jours. Le grand frère du jeune patron de la boutique délivrée de tout signe religieux est chauve. Il babille, un nourrisson dans les bras, il ajuste la minuscule robe bleue ornée de fleurettes et de dentelles aux poignets, le petit être radieux suçote sa tétine. Le boss a une casquette rouge de je ne sais quelle équipe de basket. Il regarde les chaînes américaines, françaises et belges. Il note les heures passées par les clients sur la Toile, réinitialise les machines paresseuses, répare casques et micros, encaisse quelques euros derrière des lunettes fines et souriantes. Il a un mot pour chacun. Le soir venu, il refait le monde dans toutes les langues avec des inconnus venus téléphoner. Quand on a des papiers et qu’on est visiblement ce que les allochtones appellent un « Flamand », c’est à dire un « Belge », donc un « Blanc », ici, les clients se demandent un peu si on n’est pas tout simplement un flic. Je ne respecte pas les codes, je m’exprime ouvertement, je ne donne pas l’air d’avoir peur.

On communique d’un bord à l’autre des continents, on gomme les océans, couple russe en conférence virtuelle. Le barbu entre, tenant sous le bras des calligraphies de sourates encadrées sous verre. Les patrons palabrent. Le barbu insiste. Il invoque Allah. Leurs gestes disent non et non. Le barbu lève les bras. Je ne comprends pas ce qu’ils se disent. Ils n’en veulent pas. Le gars repart bredouille.

Les internautes compulsent des images de guerre. Certaines font fureur : clips de rappeuses américaines et otages égorgés. Comme si d’en avoir vu faisait de toi un homme. La guerre au quotidien, on la commente en temps réel.

On vient au cyber à plusieurs. On connaît les bonnes adresses. On passe après les cours. On « chatte » énormément. On se mitonne de légères érections.

Une panthère noire hippie clouée au comptoir se tortille, survenue il y a six mois du Sénégal. Elle rallume une savane devenue soucieuse. Les clients rappliquent et la croisent et n’en croient pas leurs yeux. Il y a ceux qui osent un coup d’œil clandestin et les autres pour qui les torticolis guettent. Elle savoure, la panthère noire, ses interminables jambes montées sur pilotis, elle ronronne derrière les verres fumés de lunettes rouges et insondables. Ses lèvres clignotent sous sa langue de rosée, ses ongles rouges griffent le bois rouge du comptoir rouge, elle parle rouge, elle rit rouge, la peinture se fissure, ses talons alpestres piétinent ma peau rosissante.

Elle drague à mort la mine épanouie du patron. Celui-ci ne dit ni non, ni oui non plus. Ils ont faim. Elle propose d’aller acheter une frite, un sandwich, une mitraillette. Elle gagne du terrain. Une semaine passe. Ils palabrent encore. On les sent plus intimes, mais sans plus. La panthère ne rit plus, elle rugit. La rue bondit. Elle veut garder la boutique. Elle se voit déjà à la caisse. Elle négocie des sous-entendus sardanapalesques avec dans les yeux des dollars. Le jeune homme, en toutes circonstances, reste souriant. Il ne craque pas. Certes, il vit de douloureux pics de pression, atteint au plus profond de sa tolérance physiologique, il se lève et sautille autour d’elle au ralenti. Moi je le vois bien, c’est un pinson. Elle aussi le voit. Pour cette raison, elle est encore là. N’est-ce pas adorable ?

L’occasion d’un pas de côté, rencontres en devenir.
L’enfant veut un tour sur mon grand vélo.


Pierre Duys. Vit à Bruxelles. Son premier ouvrage, « Parfois, au bout des routes » a paru en 2006 aux éditions des Carnets du Dessert de Lune.






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