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Serge Bailly
Il faut laver ton visage avec de l’eau de l’océan (titre
provisoire)
Chroniques des élections congolaises, 2005-2006
Extrait.
A la sortie de Kinshasa, le fleuve Congo, gonflé par les eaux en
amont sur plusieurs milliers de kilomètres, entame son dernier
parcours, chaotique, bousculé par les rapides et les flots tumultueux,
avant de se jeter dans l’océan Atlantique à Moanda.
Le fleuve gronde en permanence, surveillé par un mont Ngaliema
envahi par les broussailles où l’on a peine à imaginer
qu’un certain Mobutu tenait, de ce lieu, le pays sous sa coupe avant
de se replier vers la fin de sa vie aux extrêmes du pays, à
Gbadolite.
Le fleuve est là, bordé par ces deux villes qui se regardent
et se jalousent depuis la nuit des temps, Kinshasa et Brazzaville. Mais
où est le fleuve à Kinshasa ? Invisible, le deuxième
fleuve du monde voit dévaler ses eaux opaques et limoneuses le
long des quartiers huppés de Kinshasa. Ambassades et résidences
des vice-présidents de la République réservées.
Ce fleuve-là est inaccessible aux Kinois. Et personne, hormis
quelques privilégiés, ne peut se promener le long de la
corniche comme le font les habitants de Brazzaville. Le fleuve a été
confisqué au peuple de Kinshasa lorsque le colonisateur a partagé
la ville, avec d’un côté la cité européenne
et ses larges avenues bordées de maisons et, de l’autre,
la cité indigène qui a aggloméré les villages
de la périphérie. Deux espaces de ville se côtoient
sans se mélanger, séparés par ce no man’s
land symbolique qu’est le Palais de la Nation, posé comme
une stèle entre les quartiers populaires de Limete, Massina et
Matongue et la cité administrative de la Gombe. Quarante cinq
ans après la décolonisation, la ville continue à
afficher ses ruptures, même si les quartiers huppés n’échappent
pas à la clochardisation rampante de la ville.
Kin la belle est devenue en une décennie Kin la poubelle. Les
Kinois eux-mêmes en conviennent. Le laisser-aller légendaire
a atteint de tels seuils que les maladies s’y développent
allègrement : fièvre typhoïde et malaria prolifèrent.
Pas de ramassage des ordures ménagères, pas de transports
publics, une électricité soumise aux caprices des délestages…
Comment une capitale qui fit la fierté de l’Afrique centrale
en est-elle arrivée là ? Comment des quartiers entiers
de cette ville de six millions d’habitants au moins, survivent-ils
sans accès à l’eau potable et coupés de l’électricité
? Ce mystère échappe à tout esprit rationnel, même
si l’on sait que le niveau de vie a chuté drastiquement
ces dernières années. On est chanceux si l’on passe
le cap des 40 ans à Kinshasa !
Lorsqu’en 2004, le gouverneur Jean Kimbunda décida de nettoyer
la ville, il le fit avec l’énergie et la brutalité
de ceux qui préfèrent le coup de balai superficiel et
visible au travail en profondeur. Epaulé par des centaines de
balayeurs faisant la chasse aux sacs en plastique, nettoyant les grandes
artères et curant les caniveaux, il n’hésita pas
à recourir à l’armée pour mettre à
bas toutes les constructions illégales : « ngandas »
du bord des rues, services téléphoniques improvisés,
petits commerces de chikwang. Les bulldozers ne firent pas les choses
à moitié, détruisant en quelques minutes le fruit
d’années de travail. Ne restèrent que des ruines
qui vinrent alimenter un circuit de récupération dans
tous les coins de la ville.
Ne s’en laissant pas compter, Kinshasa retrouva rapidement son
aspect initial. Les sacs de plastique reprirent possession des routes
et des caniveaux, les carcasses de voitures furent livrées au
travail de dépeçage et les torrents de pluie continuèrent
à charrier tous les détritus de la ville.
Le fleuve, lui, est resté invisible. Les Kinois de la «
cité indigène » ignorent souvent son existence.
Contrairement à d’autres villes du monde où les
habitants aiment à flâner le long des canaux et des fleuves,
les Kinois ne peuvent s’étendre sur les berges recouvertes
d’herbe ou goûter au coucher du soleil sur le Congo Brazzaville.
Comment six millions d’habitants peuvent-ils vivre au bord de
ce sillon matriciel sans jamais l’avoir approché, se contentant
de vivre à côté de rivières transformées
en cloaques ? Il suffit d’une grosse pluie pour que les routes
en terre de la cité se transforment en torrents impraticables
et parfois mortels. La ville, qui s’étend sur des kilomètres
à l’intérieur, connaît cet apartheid sournois
qui consiste à interdire l’accès du fleuve à
sa population riveraine. Il n’y a donc pas de mémoire du
fleuve à Kinshasa, aucun rapport intime entre l’homme et
les flots qui ceinturent la ville.
Demain, après les élections, les Congolais auront-ils
accès au fleuve Congo ? Pourront-ils un jour contempler la cavalcade
des flots qui annonce les premiers rapides ? Ou bien le fleuve continuera-t-il,
imperturbable, à s’éclipser vers son embouchure,
le long de la frontière angolaise, abandonnant le marigot à
ses rêves démocratiques ?
Serge Bailly s’est spécialisé,
pour la presse écrite, dans l’analyse des médias de
1981 à 1994. Responsable ensuite d'un programme de valorisation
des médias indépendants, appelé Media Resistance.
Coordonne à Kinshasa un projet d'appui aux médias congolais
depuis 2004. Parmi ses publications : “Dictionnaire de la télévision”,
Luc Pire, 1996) et “Média résistance, un écho
pour les voix discordantes” (avec Didier Beaufort, Karthala, 2001).
Editions La Mesure du possible
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