La Crise

1998

Février 1998. "Dans les circonstances actuelles, la direction n'est pas en mesure d'évaluer à combien de personnes elle pourra encore procurer du travail. Cela dépendra d'importantes commandes qui seront passées ou non". Le 9 février, Bernard Dolphin, Président-directeur général de BN Bombardier, annonce une restructuration qui touche en même temps les sièges de Bruges et Manage. Un total de 106 personnes sont licenciées, dont 77 à Bruges. Causes évoquées : les coûts salariaux, trop hauts, et le carnet de commande, trop bas. Le site de Crespin (Nord de la France) fait lui aussi l'objet d'un " plan social " et diminue son effectif de 213 personnes (sur 1231). A ce moment là, pour les sites belges de Bombardier (BN Manage et Bruges), le grand challenge est de décrocher le contrat des 210 voitures à double étage avec la SNCB (Société Nationale des Chemins de fer Belges) qui, quelques mois plus tôt a lancé un appel d'offres. Bombardier est sur les rangs. Il n'est pas le seul, ses concurrents les plus sérieux sont Siemens (Pays-Bas) et Breda (Italie). Ce contrat est particulièrement important : Bombardier ne vient-il pas de rater la commande d'autorails passée par la même SNCB ?

Mai 1998. Le 4 mai, Jean-Yves Leblanc, Président et chef d'exploitation de Bombardier Transport est en viste dans les sites européens. Il annonce deux choses : la scission en deux branches distinctes des usines implantées en Europe (un arc atlantique : Grande-Bretagne, France, Belgique et Suisse, un arc continental : Allemagne, Autriche, République tchèque) ainsi que de nouveaux investissements à Bruges comme à Manage. Cela implique une nouvelle restructuration et certains postes seront transférés de Belgique à Crespin (France). Le 7 mai, cette nouvelle restructuration et la délocalisation de certaines compétences techniques inquiétent le personnel de BN Manage. La direction " atlantique " tente de calmer les esprits en assurant qu' "il est exclu de fermer Manage". Elle ajoute cependant : "Toutefois, cette décision reste tributaire de la commande pour 210 voitures que la SNCB pourrait ou non, passer à Bombardier".

Décembre 1998. Le 9 décembre, Bombardier transport signe sa plus grosse commande. Virgin Rail commande en effet 73 rames ferroviaires destinées à la Grande-Bretagne. Les 352 voitures commandées seront produites à la fois en Angleterre, en France et en Belgique, chez BN Bruges et Manage, soit 8 à 10 milliards de chiffres d'affaire pour les sites belges et l'assurance d'un travail pour trois années. Marc van Vooren, directeur commercial de BN Manage, insiste cependant : " Il ne faut pas considérer pour autant que la commande des voitures double étage pour la SNCB ne nous est plus nécessaire "…

1999

Février 1999. Le 5 février, la Ville de Salonique charge Bombardier Transport et ses sites de BN Bruges et Manage de concevoir et de réaliser 36 rames de métro léger pour son réseau souterrain automatisé. Le montant de la commande est de 6,1 milliard de FB (152 millions d'euros) et la part réservée aux usines belges est de 2,8 milliards. Le 8 février, le gouvernement grec confirme cette commande pour laquelle l'usine de Kingston (Ontario) est également concernée. La livraison est prévue pour 2004.

Mars 1999. Le 8 mars, le ministre bruxellois Hervé Hasquin visite le site de production de BN Bruges qui fabrique 25 nouvelles voitures pour le métro de Bruxelles. En termes de travail, cette commande représente environ 300.000 heures de travail réparties entre les sites de Bruges et Manage. Le 22, Bernard Dolphin, devenu Président de Bombardier Transport Europe-Atlantique, affirme que la proposition de de sa société, relative à l'appel d'offre de la SNCB, est la plus qualitative, même si plus chère que celles de ses concurrents. C'est un appel du pied très clair : c'est au tour des politiques locaux et régionaux de s'activer si l'on veut que la commande échoie finalement aux sites belges de Bombardier.

Juillet 1999. Le 17, la SNCB passe officiellement commande à un consortium composé de BN-Bombardier et d'Alstom de 210 voitures " double deck " ou double étage. Le montant de la commande est estimé à 8,5 milliards de francs belges. Le délai de livraison est serré : la première rame doit être terminée en mai 2001 et les suivantes doivent être livrées toutes les 3 semaines, ce qui mène la fin du contrat à septembre 2003. Si Bombardier exulte, les élus de la région également : ils n'ont pas ménagé leur peine pour que cette commande échoue à BN-Bombardier. C'est tout un lobbying régional qui s'est mis en place, tant côté hennuyer que brugeois. Le bourgmestre de Manage, Christian Gilbeau est particulièrement rassuré. Celui de La Louvière, Michel Debauque, particulièrement fier : sa présence au sein du Conseil d'administration de la SNCB a peut-être été déterminante. Ce contrat arrive pourtant deux ans plus tard que prévu : le concurrent évincé - Siemens - a en effet entamé des procédures judiciaires auprès des tribunaux belges et également de la Commission européenne et a été à chaque fois débouté.

Septembre 1999. Les métro et trams de Rotterdam (RET) signent avec BN-Bombardier l'extension d'une commande déjà engagée : il s'agit cette fois de 39 voitures qui devront être livrées dès avril 2000.

Décembre 1999. La production des châssis de la commande néerlandaise commence.

2000

Janvier 2000. Le 17, l'on annonce le départ à la retraite de Bernard Doplhin, Président de la division Europe Atlantique de Bombardier et son remplacement par Jacques Lamotte. Le 21, un ancien client, la Docklands Light Railway auquel Bombardier avait déjà livré 70 véhicules, passe commande de 12 nouvelles voitures. Le délai est fixé à septembre 2001. Le contrat se monte à 1,1 milliards de FB (27,3 millions d'euros).

Lundi 27 mars 2000. " Voici notre nouveau journal d'entreprise ". Les travailleurs de Bombardier Manage tiennent entre les mains le tout premier numéro de " Manage nonstop " : c'est un petit quatre pages, frappé du sigle de la maison mère. A la une, Hervé Hottelart, patron de la filiale du Centre, annonce que " l'année 2000 verra pour l'ensemble du personnel de Manage une transformation de nos activités ". Quelle transformation ? Quelles activités ? Après la commande SNCB d'automotrices AM96 qui a occupé tous les ateliers depuis quatre ans, explique-t-il, Manage va démarrer ses nouveaux contrats. La nouvelle commande de la SNCB d'abord, celle des 210 voitures à double étage obtenue en juillet 1999 ; celle des 21 voitures de métro et des 18 voitures de tram pour Rotterdam ; celle des 12 voitures pour la Dockland Light Railway , et puis encore les bogies de tramway pour les villes de Graz et de Linz, enfin la commande Virgin Rail. Quoi transformer alors ? La cadence de production, dit-il, " grâce à l'arrivée d'une nouvelle installation robotisée de soudage ". En foi de quoi, Hervé Hottelart exhorte le personnel à respecter délais et qualité pour des clients dont on connaît les attentes. "C'est dans cet univers exigeant et changeant que nous évoluerons dans les prochains mois. A nous de relever ces défis et de rencontrer ces deux enjeux majeurs ". Fin de l'article. Début d'une nouvelle ère, effectivement. Au motel de Nivelles, à quelques kilomètres de Manage, le Comité de Pilotage de BN Bombardier tient une réunion extraordinaire. Ses décisions ne filtreront que le lendemain.

Mardi 28 mars 2000. Il est 8h30. La pause du matin a commencé à Bombardier mais, depuis 7h30, une panne de courant a paralysé l'entreprise. L'électricité vient d'être rétablie. Tout fonctionne. Le personnel rallume les machines, les postes Catia et les commandes numériques tournent. Aucun membre de la direction n'est présent : dans ses bureaux, tout a été vidé. 9h01. La direction est à Nivelles où elle annonce aux représentants des délégations syndicales la fermeture du site de Manage. Hervé Hottelart justifie notamment cette " intention " par des questions de surcapacité de production dans un marché en réduction, par une perte de 5 milliards de francs belges du site de Manage sur les dix dernières années malgré un refinancement d'environ 10 milliards, par l'existence de deux sites Bombardier sur le territoire belge (Bruges et Manage) et enfin, par la structure même des productions de Manage : des pièces primaires et des sous-ensemble mécano-soudés qui peuvent très bien " s'intégrer naturellement " dans une organisation industrielle plus large. Immédiatement, étant donné la désertion de la direction de l'entreprise, le personnel de Manage décide d'occuper le site pour préserver l'outil. Les cadres et employés sont invités à quitter leurs bureaux et à rejoindre le mouvement. Les délégués syndicaux alertent leurs centrales, le personnel téléphone aux collègues de la pause de l'après-midi, à ceux qui sont absents, aux familles. A la maison, on n'y croit pas. N'a-t-on pas reçu hier un journal intitulé "Manage nonstop" promettant un bel avenir au siège ?. 9h21. Les ordinateurs ne fonctionnent plus. On revérifie. Ils ne tournent toujours pas. Le système informatique a été coupé. 19h30. Le journal télévisé de la RTBF (Radio Télévision Belge Francophone) s'ouvre sur la situation à BN-Bombardier de Manage. Dans un duplex, le président de la délégation syndicale, Elie Capron, déclare : " Personne au niveau du personnel ne comprend cette décision. Parce que jusqu'à encore hier, on parlait normalement de la vie d'une entreprise. Donc, ils ont bien caché leur coup et nous ont fait un enfant dans le dos ". Les premières réactions politiques viennent du ministre-président de la Région wallonne, Elio di Rupo et du ministre de l'économie wallonne, Serge Kubla. Des deux côtés, incrédulité et colère.

Mercredi 29 mars 2000. Retirée à l'Hôtel Conrad, avenue Louise à Bruxelles, dans un salon loué à la semaine, la direction de Bombardier est réunie en huis-clos. Au siège bruxellois de Bombardier, pas loin de là, la RTBF interroge Rik Dobbelaere, vice-président de Bombardier Europe. Morceau choisi : "A ce jour, nous nous sommes prononcé sur une intention de fermeture, pas sur une décision. Pour l'instant, nous sommes intimement convaincus que cette intention est la bonne". A la question, " allez-vous réengager tout le personnel de Manage ? ", la réponse est nette : "ce sera très difficile", même si il envisage la réaffectation de travailleurs de Manage dans les usines de Bruges et Crespin. Le même jour, lors d'un débat à Mons, Elio di Rupo déclare que selon lui la décision de Bombardier était clairement préméditée. Pour la première fois, il parle de la procédure légale, dite " loi Renault ", qui impose à une firme concertation et contre-expertise avant de prendre quelque décision que ce soit concernant le sort d'une entreprise. De son côté, Serge Kubla, en voyage à Boston, estime que l'annonce de la fermeture de Manage est " une nouvelle irritante car elle va à contre-courant de la volonté de paix sociale de tout le monde ". Devant le " carrousel infernal des fermetures et pertes d'emploi " survenu ces dernières semaines en Wallonie, il ajoute : " Même s'ils estiment que je me bats pour eux, les syndicats et leur base finiront par trouver que je suis un clown ". On note, le même jour des prises de position de Laurette Onkelinx, de Isabelle Durant, vice-premières ministres fédérales, de Michel Daerden, ministre wallon de l'Emploi, de Xavier Desgain, chef de groupe Ecolo, de Rudy Demotte, ministre fédéral de l'économie et de Joëlle Milquet, présidente du PSC, parti d'opposition. Une réunion se tient d'ailleurs entre les syndicats et les pouvoirs politiques, à l'issue de laquelle les ministres rappellent aux patrons de Bombardier l'existence de la " loi Renault " votée après l'arrêt unilatéral de l'usine Renault de Vilvorde en 1997. Jean-Claude Van Cauwenberghe, ministre wallon du Budget, a quant à lui " l'impression que l'on a été roulé, manipulé ". Mais donc, on va discuter : un mois pour effectuer la procédure de la loi Renault, après ces trente jours tout devrait être dit. Entre-temps, le travail devra reprendre et l'outil de production être parfaitement utilisable.

Jeudi 30 mars 2000. Alors que Bombardier Aéronautique annonce la signature d'un méga contrat de 94 Canadair Régional Jet avec une filiale de l'American Delta Air pour un montant de 2 milliards de $ et l'engagement, au Canada, de 600 personnes, les travailleurs de Manage marchent dans les rues de leur commune. C'est la première manifestation, elle va permettre de prendre le pouls du soutien. Les gens d'autres entreprises les ont rejoints : Sabca, Fafer, Caterpillar, Duferco, Hainaut-Cristal, laminoirs de Longtain. En tout, c'est presque 1500 personnes qui rejoignent la maison communale de Manage où le bourgmestre, Christian Gilbeau, leur rappelle qu'à l'époque, les dirigeants de Bombardier " étaient venus (l') implorer " de les aider à décrocher la commande de la SNCB. Aussi, dans la foulée, rédige-t-il un fax destiné à la direction de Bombardier. Avant d'aller manifester, la délégation syndicale de BN Manage avait convoqué un huissier afin d'établir le constat d'impossibilité " flagrante " de travailler. Les prises de position continuent : la FGTB wallonne (Fédération Générale des Travailleurs de Belgique) déclare que " le cas de BN Manage démontre qu'on ne peut faire une confiance aveugle au secteur privé ". Le gouvernement wallon pense la même chose et Elio di Rupo y va d'une formule " On n'est pas des sauvages. Je ne peux accepter qu'on prenne les responsables politiques pour de simples boîtes aux lettres où l'on dépose une décision arrêtée sans aucune concertation ". Comparant les manières de faire de Bombardier à de la " barbarie ", il ajoute : " Nous ne sommes pas naïfs, il y a peu de place pour l'improvisation dans une société comme Bombardier. J'ai le sentiment que la décision de fermer Manage était déjà prise lorsqu'ils négociaient pour obtenir la commande de la SNCB ". Le Journal télévisé de la RTBF donne la parole à l'ancien chef de cabinet de Robert Collignon qui a reçu à l'époque du lobbying SNCB les dirigeants de Bombardier. Il affirme : " On n'a jamais mis en évidence le fait que si le marché leur était attribué, il y avait quand même un risque de fermeture de Manage. Mais, au contraire, on a laissé supposer que ce risque était inexistant ".

En attendant, le personnel de BN Bombardier est bien décidé à reprendre le travail. Et la direction d'affirmer qu'une remise en fonction des machines et appareils sera effectuée dès le lendemain.

Vendredi 31 mars. Le personnel de BN Manage est à son poste, la direction est de retour, le matériel informatique ne fonctionne pas. L'occupation de l'usine par ses travailleurs est terminée : on installe un petit chapiteau devant l'entrée principale du site, on y vient après le " travail " et singulièrement après la dernière pause afin de s'assurer que des pièces et produits ne sortent pas des ateliers une fois la nuit tombée. A ce moment, on a le sentiment que c'est la direction qui occupe l'usine.

Lundi 3 avril. Un conseil d'entreprise extraordinaire est convoqué, suivi d'une assemblée générale des travailleurs. Sur ce qui s'y est dit, les versions divergent. Cela s'est déroulé sereinement, dit la direction. C'était très tendu, disent les syndicats. Il semble en tout cas que l'on ait décidé de se revoir -- mais avec d'autres interlocuteurs, dit Elie Capron, qui ne veut plus voir ni entendre parler d'Hervé Hottelart - et que les élections sociales, prévues le 8 mai, seront bel et bien maintenues. La direction claironne que le matériel informatique est désormais opérationnel. C'est vrai en partie pour la production, mais c'est faux pour le bureau d'études, trop stratégique. Dès lors, les vingt membres du personnel du bureau d'études est mis devant un choix : rester sur le site de Manage et prester des tâches " précisées par l'encadrement " soit accepter un " déplacement temporaire " à l'usine française de Crespin. Pour le reste, la " loi Renault " va prendre ses effets. Un conciliateur social a été nommé. Ce même jour, le ministre Kubla, revenu sur ses terres, adresse une lettre de mise en demeure à la direction de BN Bombardier. Il y rappelle que les 5 décembre 1985 et 11 décembre 1989, la Région wallonne avait conclu, avec la direction manageoise, une convention portant sur le financement de projets de recherche d'un montant global de 60 millions de FB. Cette convention stipulant que Bombardier est obligé d'exploiter exclusivement en Région wallonne le fruit de ces recherches, le ministre menace la société d'un recours devant les tribunaux. Pour deux raisons, d'abord parce que cet accord prévoyait des indemnités en cas de délocalisation de l'entreprise, ensuite parce que la convention interdit l'utilisation des brevets ailleurs qu'en Wallonie. Bombardier fermant l'entreprise et délocalisant la production devra donc un total de 208 millions de francs belges à la région wallonne et se verrait dans l'impossibilité d'utiliser ses brevets manageois. Quant au management de Bombardier, il se dit assez convaincu qu'il pourra réaliser la production des 210 voitures " double deck " de la SNCB en temps utile.

Jeudi 6 avril. Une nouvelle figure débarque : Philippe Noirot-Cosson prendra la direction des opérations à Manage, sous le contrôle du directeur - général Hottelart. Sa mission est de permettre un travail normal dans l'entreprise pendant la phase de concertation.

Mardi 11 avril. La vice-Première ministre fédérale, Isabelle Durant, qui est aussi ministre de la Mobilité et des Transports, s'est donné le temps de la réflexion. Les membres de son cabinet ont épluché le contrat passé entre Bombardier et la SNCB pour les fameuses voitures à double étage : le fait que la production doive se dérouler dans les sites belges de Bombardier est bien rédigé noir sur blanc. La direction de BN Bombardier prétendait jusque là que le contrat prévoyait que ce serait des ouvriers belges qui devaient effectuer la commande, en lorgnant sur le site de Bruges mais aussi sur celui de Crespin où un certain nombre de frontaliers belges travaillent… La ministre écrit donc à la SNCB lui rappelant ces dispositions, l'enjoignant de n'accepter aucun délai ni retard de livraison et "d'étudier la possibilité de tenir compte de la défaillance de Bombardier lors de l'attribution de contrats futurs". Elle s'oppose cependant à une résiliation pure et simple du contrat : l'intérêt du gouvernement étant de "voir ces voitures livrées impérativement dans les temps", en tenant compte de la situation que vit le personnel de BN Manage. Le même jour, deux représentants des délégations syndicales FGTB et SETCA déposent une action en référé afin d'obtenir le rétablissement complet des conditions de travail telles qu'elles existaient avant le 28 mars.

Vendredi 14 avril. Le Tribunal du travail, saisi quelques jours plus tôt et siégeant en référé, doit se prononcer sur la recevabilité de l'action. Deux travailleurs peuvent-ils représenter les intérêts de l'ensemble du personnel ? L'audience dure trois heures. L'ordonnance est renvoyée à huitaine.

Mardi 18 avril. Une centaine de personnalités pluralistes, pour la plupart de la région du Centre, lancent une pétition intitulée "Cette fois, ça suffit". Lors de la conférence de presse, ils déclarent : "Si la multinationale ne revient pas sur sa décision, le contrat avec la SNCB devrait pouvoir être cassé, les aides publiques récupérées et les pouvoirs publics doivent garantir le maintien de tous les emplois à Bruges, Manage et ailleurs. C'est possible par une politique publique d'investissement dans les chemins de fer". Jean Louvet, écrivain louviérois, ajoute "Tout s'oppose à cette fermeture. Si on accepte ça, alors on sera conduit à la peur et à la stupeur".

Mercredi 19 avril. Le Tribunal rend son verdict. L'ordonnance est favorable aux travailleurs. La remise en état de l'ensemble du matériel informatique est actée même si le Tribunal ne reconnaît pas aux deux délégués le droit de représenter leurs collègues. C'est même un peu plus complexe que cela : sur les deux plaintes, seule l'action de l'employé SETCA est reconnue. Utilisant l'informatique quotidiennement, il lui est reconnu le droit au fonctionnement complet de son outil de travail. Même si les ouvriers l'emportent aux points, il reste que l'ordonnance ne fixe pas de contrainte financière en cas de non-respect de ses décisions par la direction de BN Bombardier. La question est sur les lèvres de tout le monde : la direction va-t-elle passer outre les décisions du Tribunal ? Le matin du même jour, un conseil d'entreprise est convoqué. Ce qui y est dit n'est pas très clair. Les ouvriers y lisent en filigrane la décision d'une première vague de licenciements pour le mois de juillet. En attendant, le Forem de la Louvière indique que les documents remis par la direction de BN Bombardier pour signifier le licenciement collectif n'étant pas complets, la procédure n'est pas officiellement entamée et que, de ce fait, "une poursuite des réunions n'aurait aucun sens".

Jeudi 20 avril. La direction de BN Bombardier communique qu'elle examine " sans délai " l'ordonnance du Tribunal du travail.

Samedi 22 avril. C'est le carnaval à Manage. De l'avis général, l'ambiance est plutôt morose. L'ensemble folklorique " Grands-pères et grands-mères en pyjama " compte dans ses rangs 30 travailleurs de BN Bombardier. Une bonne moitié est restée chez elle. Quelque chose comme cassé.

Mardi 25 avril. C'est la valse des huissiers à BN Bombardier Manage. Les syndicats comme le patronat s'envoient mutuellement des agents assermentés. Les uns pour faire constater que les machines informatiques ne tournent toujours pas, les autres pour faire remarquer l'absence du personnel à son poste de travail (lorsque les travailleurs se rendent au tribunal, par exemple). L'huissier des syndicats n'a pas grand chose à faire pour constater que les ordinateurs sont au repos. De son côté, la direction envisage de faire appel de la décision du tribunal et se perd en arguties : selon elle, le jugement indique que seul le poste de l'employé dont la cour a reconnu le bon droit doit être rebranché… On annonce un conseil d'entreprise pour le lendemain. Elie Capron fait savoir qu'il n'en sera pas. Il attend toujours la comptabilité analytique de l'entreprise qu'il réclame depuis le début du conflit et que la direction est en devoir de lui fournir.

Jeudi 27 avril. Elie Capron est à Luxembourg. Il a été demandeur d'une réunion du comité de liaison inter sites de Bombardier. Le soir, les représentants syndicaux des divers pays d'accueil des usines Bombardier se rencontrent pour préparer l'importante séance du lendemain.

Vendredi 28 avril. Tout le monde est présent dans le salon 570 du Novotel sur le plateau du Kirchberg, y compris Jacques Lamotte, président de Bombardier Europe. Manage est le point principal de cette réunion. La direction souhaite expliquer sa position aux représentants syndicaux européens : en clair, que la situation actuelle dépasse le cas de Manage et que si elle ne ferme pas le site belge, il pourrait y en avoir d'autres. Elie Capron espère que ses confrères accepteront sa proposition d'un jour de grève, partout en Europe, en soutien aux ouvriers de Manage. Il quittera la réunion avant terme. Sa proposition fait un flop. Personne ne suit. La porte claque. A la fin de la réunion, mines grises et fronts bas, les délégués syndicaux ne sont pas trop fiers. Au journal Le Soir, un Anglais déclare : " Ce n'est pas le moment de faire pression. D'autant qu'ailleurs, comme en Allemagne, des problèmes existent aussi ". Elie Capron en colère : " L'Europe sociale ? A ce rythme-là, elle ne sera pas encore réalité dans 50 ans ". En fin d'après-midi, nouvelle manifestation à Manage, à l'appel de l'USC (Union Socialiste Communale) en préparation à la célébration du 1er mai. Michel Nollet, président national de la FGTB est présent. Elie Capron, de retour de Luxembourg, est accueilli sous les vivats. De son côté, Jacques Lamotte fait trois propositions pour Manage : transférer des travailleurs à Crespin et à Bruges, " en fonction des besoins ", mettre sur pied un système de prépensions " dont il faudra discuter des modalités avec le gouvernement fédéral ", transformer le site de Manage " en un centre d'affaires pour PME, par exemple ". On dira que cela mange très peu de pain, deux des trois propositions échappant totalement à Bombardier…

Lundi 1er mai. A La Louvière, la manifestation du 1er mai conduit les participants au Arts et Métiers. Les gens de Bombardier sont là. Ils ne sont pas les seuls. Robert Collignon, président du Parlement wallon est présent. Les discours évoquent tant la situation de Manage que les prochaines élections communales d'octobre 2000. Le plus applaudi sera Elie Capron.

Mercredi 3 mai. Lors du conseil d'entreprise, la délégation de la FGTB remet à la direction quatre pleines pages de questions sur le bilan, la gestion, les chiffres… La direction s'engage à y répondre pour le 9 mai. Et annonce par ailleurs une initiative surprenante : la mise sur pied d'un numéro vert (gratuit) pour que le personnel puisse lui poser des questions. Pour quelles raisons ? " Pas pour concurrencer les syndicats mais pour entrer directement en contact avec les travailleurs " dit Hervé Hottelart. Cette nouvelle péripétie ne plaît pas, mais pas du tout, aux syndicats qui la considèrent comme une atteinte au droit syndical.

Vendredi 5 mai. Opération escargot. Les gens de chez Bombardier sont en voiture, à du vingt à l'heure, et serpentent dans les rues des communes du Centre. Il s'arrêtent devant les entreprises et déposent symboliquement une gerbe de fleurs devant les usines en danger ou déjà fermées. Les bourgmestres de Manage, Christian Gilbeau, et de Binche Armand Le Roy, assistent à ces " cérémonies ".Michel Debauque, le bourgmestre de la Louvière les reçoit sur le parvis de l'Hôtel de Ville, il appelle Hottelart " cet individu ". Partout ils sont acclamés. Au retour, devant l'usine, ils procéderont à une saynète présentant le meurtre rituel des ouvriers, salariés et cadres de l'entreprise.

Mardi 9 mai. Lors d'un conseil d'entreprise la direction de Bombardier annonce aux délégués la mise en place d'un "numéro vert" pour que le personnel puisse poser des questions. C'est contraire aux usages en terme de relations sociales en Belgique, les délégués s'insurgent mais la direction ne veut rien entendre. Peu après la sortie du Conseil d'Entreprise les délégués syndicaux apprennent que le FOREM a envoyé une note qui reconnaît comme date officielle de début de la procédure Renault le 19 avril, et non pas le 28 mars comme le prétend la direction. Celle-ci cache cette information aux délégués. Ces deux éléments communiqués au personnel en assemblée déclenche un arrêt de travail pour le reste de la journée.

Jeudi 11 mai. Comme prévu, les élections sociales ont bien lieu à l'usine de Manage. Le scrutin est sans appel. La FGTB et le SETCA emportent tous les mandats. La CSC, syndicat chrétien, perd tous les siens. On sait que ces élections sont symboliques. Pour autant, chacun s'est déplacé, chacun a voté…