Lautresite, le jour, les billets de janvier 2007
   


 
 

Ces chroniques sont diffusées à 7h15 tous les matins sur "Matin première" RTBF.

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Ah non, me répondit-on, ne faites surtout rien, n’écrivez surtout rien, ne dites surtout rien, l’administration pourrait le prendre mal et votre intervention risquerait bien de s’avérer contre-productive.
C’est étrange, lorsque l’homme n’était pas encore post-moderne et que l’Europe était encore partagée entre deux blocs et qu’il y avait, à tout prendre, moins de pays démocratiques que de doigts sur mes mains, citer le nom de quelqu’un était très important. Prononcer le nom d’un dissident tchèque ou d’un prisonnier politique espagnol, c’était déjà lui donner du répit. Le publier, l’inscrire sur une carte postale, l’écrire sur une pétition, c’était souvent le sauver. Des tas d’associations se sont créées ainsi, dont de très célèbres, aujourd’hui nobelisées, rien que pour scander le nom de gens qu’elles non plus ne connaissaient pas, rien que pour faire assez de bruit pour arriver à faire taire le silence. Parce qu’elles connaissaient le pouvoir de la parole. Elles savaient bien que les mots traversent les murailles et que les noms les font sauter. Elles savaient bien que dire Andrei Sakharov, Vaclav Havel ou Doina Cornéa, c’était les sauvegarder. Aujourd’hui, dans mon pays de bonne humeur, citer le nom de Rexhep, Rachid ou Sylvana, ce serait leur faire tort. Aujourd’hui, dans mon pays de bonne humeur, dire le nom de gens enfermés dans des geôles de non droit, ce serait les mettre en danger. Aujourd’hui, dans mon pays de bonne humeur, dire tout haut qu’une injustice est sans doute en train de se commettre, ce serait courir le risque d’être contre-productif. Donc, on ne fera rien, on ne dira rien, on n’écrira rien. De peur d’effaroucher une administration qui pourrait le prendre mal. C’est pour ça qu’aujourd’hui je n’ai pas fait de chronique.