Lautresite, le jour, les billets de janvier 2007
   


 
 

Ces chroniques sont diffusées à 7h15 tous les matins sur "Matin première" RTBF.

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Il avait la charité en horreur et n’avait pas du tout goûté cette « insurrection de la bonté » à laquelle avait appelé le fondateur d’Emmaüs. « Oh, disait-il, je comprends bien l’Abbé que vous êtes Abbé. Et que la charité chez vous soit une vertu. Mais nous ici, voyez-vous, nous attendons le moment où cet horrible mot sera remplacé par le mot justice ». Il faut parfois toute une vie d’homme pour aller de la charité à la justice. Et la vie de l’Abbé a été longue. On l’a connu partout. Dans la Résistance comme au Parlement, dans l’invention totale —les unités sociales d’Emmaüs —dans l’engagement parfait — sa présence dans les squats — comme, c’est vrai, dans le renoncement aux autres — le soutien apporté à l’antisémite Garaudy — , il a commencé par être sa propre image, il a fini par être l’icône de tout le monde. Mais je continue, avec Morvan Lebesque, nous sommes toujours en 54 et les mots sont cinglants : « Oh, on ne vous oubliera pas, l’Abbé, non ! On fera pire. On écrira des livres, on tournera des films sur vous, on publiera des reportages, un Président inaugurera votre usine-refuge, votre Armée d’Emmaüs sera à la mode comme l’était de mon temps l’Armée du Salut. Et puis, vous vous apercevrez que — c’est étrange ! — la famine et la misère continuent, coulent autour de vous, vous contournent comme l’eau du torrent contourne le rocher ». Ce n’était pas écrit sans raison, l’Abbé Pierre. 53 ans plus tard, les enfants de Don Quichotte qui sont aussi vos orphelins plantent toujours des tentes et ce devrait être notre honte devant votre mort, plutôt que les honneurs que les présidents et les ministres vous tressent aujourd’hui. Vous n’avez pas fini, l’Abbé. Et nous n’avons pas fini non plus avec vous. Il nous reste une chose à faire, toujours la même : être durs, être impitoyables.