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Il avait la charité en horreur
et n’avait pas du tout goûté cette « insurrection
de la bonté » à laquelle avait appelé le
fondateur d’Emmaüs. « Oh, disait-il, je comprends bien
l’Abbé que vous êtes Abbé. Et que la charité
chez vous soit une vertu. Mais nous ici, voyez-vous, nous attendons
le moment où cet horrible mot sera remplacé par le mot
justice ». Il faut parfois toute une vie d’homme pour aller
de la charité à la justice. Et la vie de l’Abbé
a été longue. On l’a connu partout. Dans la Résistance
comme au Parlement, dans l’invention totale —les unités
sociales d’Emmaüs —dans l’engagement parfait
— sa présence dans les squats — comme, c’est
vrai, dans le renoncement aux autres — le soutien apporté
à l’antisémite Garaudy — , il a commencé
par être sa propre image, il a fini par être l’icône
de tout le monde. Mais je continue, avec Morvan Lebesque, nous sommes
toujours en 54 et les mots sont cinglants : « Oh, on ne vous oubliera
pas, l’Abbé, non ! On fera pire. On écrira des livres,
on tournera des films sur vous, on publiera des reportages, un Président
inaugurera votre usine-refuge, votre Armée d’Emmaüs
sera à la mode comme l’était de mon temps l’Armée
du Salut. Et puis, vous vous apercevrez que — c’est étrange
! — la famine et la misère continuent, coulent autour de
vous, vous contournent comme l’eau du torrent contourne le rocher
». Ce n’était pas écrit sans raison, l’Abbé
Pierre. 53 ans plus tard, les enfants de Don Quichotte qui sont aussi
vos orphelins plantent toujours des tentes et ce devrait être
notre honte devant votre mort, plutôt que les honneurs que les
présidents et les ministres vous tressent aujourd’hui.
Vous n’avez pas fini, l’Abbé. Et nous n’avons
pas fini non plus avec vous. Il nous reste une chose à faire,
toujours la même : être durs, être impitoyables.
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