Ce qui se passe aujourd’hui
entre les inclus et les exclus, entre les bénis et les bannis,
dresse le portrait d’une société fracturée
et nous créons des tas de nouveaux mots pour cela : les invisibles,
les précaires, les dissociés : une société
qui invente des mots pour nommer ses manques confond la richesse de
son vocabulaire avec la justesse de son discours. Puisqu’il faut
dire les choses, nous parlons des misérables, des miséreux,
des pouilleux, nous parlons du lumpen, des clochards, des trimards,
enfin, nous parlons de ceux que nous appelions, avant, simplement, des
pauvres. D’ordinaire, nos sociétés parvenaient à
établir entre ses classes les plus aisées et ses classes
les plus pauvres, une moyenne. Cette moyenne, cette classe moyenne,
qui représente sans doute l’un des meilleurs atouts et
l’une des plus belles réussites de nos démocraties,
cette classe moyenne se sent elle aussi en danger. Il n’y a pas
loin du Capitole à la Roche tarpéienne, on le sait bien,
et ici, nous voulons dire qu’il n’y a plus grand-chose entre
les 1300 euros que gagne un représentant de la classe moyenne
inférieure et les 777 que touche un isolé au CPAS…
S’il y a une chose que nous avons tous comprise aujourd’hui,
c’est que l’ascenseur social est en panne sans doute, que
l’escalier même est bouché mais que le toboggan,
lui, il est astiqué tous les jours. Les choses peuvent glisser
ainsi et vous aurez appris comme moi qu’une bonne proportion des
gens qui logent dans la rue ont un emploi et un salaire. Alors, quand
on a reçu la mission élective de gérer les manques
de nos sociétés, on n’a pas seulement le droit de
parler, on a aussi parfois le devoir de se taire. Un ministre déposant
la semaine dernière devant la commission parlementaire Immo-Congo,
interrogé sur le coût financier de l’opération
a eu cette phrase : « Allons, 3 millions, c’est l’espace
d’une respiration. Soyons sérieux ». Je pense être
quelqu’un de sérieux. Je vais respirer un bon coup. ….
Vous les avez entendus passer, les trois millions ? Et tourner sept
fois sa langue dans sa bouche, ça vaut combien ?
NB : Depuis la publication de son mandat d’arrêt par le
TPIY, il y a aujourd’hui 4139 jours que Ratko
Mladic est libre et vivant.