Et je ne suis pas certain que mes
libertés ne soient pas mises en cause. Souvent, lorsque je m’exprime
comme cela, il se trouve quelqu’un pour me dire : « Mais
de quoi avez-vous peur, si vous n’avez rien fait ? ». A
cette question, je réponds invariablement que tout d’abord,
je ne suis pas si sûr que ça de n’avoir rien à
me reprocher. J’ai peut-être fait un achat suspect, je me
suis peut-être rendu dans une ville à un moment inopportun,
mon nom figure peut-être dans le carnet d’adresses de quelqu’un
qui connaît quelqu’un qui connaît quelqu’un
qui a peut-être fait quelque chose. Ensuite, je réponds
que ce n’est pas parce que je n’aurais rien fait que je
devrais me sentir plus serein pour autant. Parce que, écoutez
bien : « Si je ne suis pas sûr de n’avoir rien fait,
comment pourrais-je être certain que quelqu’un qui est accusé
d’avoir fait quelque chose l’a vraiment fait, lui ? ».
Enfin, je cite une petite phrase de l’écrivain Michel Gheude
: « la démocratie, c’est être responsable aussi
de ce dont on n’est pas coupable ». Cette phrase n’est
pas seulement très jolie, elle est aussi très juste. Elle
nous invite à nous préoccuper aussi du cas de notre voisin.
Or, c’est bien cela : les mesures sécuritaires nous invitent
à nous méfier de tout, y compris de notre voisin. La présomption
d’innocence recule désormais devant la prédominance
de la suspicion. Tout cela dans une atmosphère d’indifférence,
sinon d’acceptation. La faculté de résignation renverse
la capacité d’indignation. Mon vieil ami Arthur Haulot
me disait : « Paul, en toutes circonstances, rester indigné
». Ne pas se résigner. Ça fait une belle devise
pour commencer une dure semaine…
NB. Depuis la publication de son mandat d’arrêt par le TPIY,
il y a aujourd’hui 4104 jours que Ratko Mladic
est libre et vivant.