Lautresite, les billets hebdos de fin 2006
   


 
 



Au moment de cette rencontre, en 1391, donc, Manuel Paléologue — c’est son nom de famille, cela veut dire « celui qui connaît les vieilles choses », le sage, donc, mais cela pourrait tout aussi bien curieusement signifier « la vieille raison » — Paléologue, donc, revient de captivité. Il a été fait prisonnier par le Sultan Bayezid 1er et vient tout juste de s’échapper pour rejoindre Constantinople où il s’est fait couronner empereur. Lorsqu’il discute avec le lettré persan anonyme dont parle le Pape, il a derrière lui les neuf croisades. Lors de la dernière d’entre elles, juste cent ans plus tôt, en 1291, les croisés ont perdu Saint Jean d’Acre, Tyr, Sidon et Beyrouth. Constantinople reste la seule sentinelle chrétienne en Orient. Manuel Paléologue, lorsqu’il s’entretient avec son interlocuteur persan, n’ignore évidemment rien des neuf croisades, il a sûrement aussi en mémoire les sièges qu’ont mis les Arabes devant sa ville, il se souvient certainement comment en 1201 les chrétiens d’Occident pillèrent la capitale des chrétiens d’Orient. Il sait tout cela. Il sait qu’il n’y a pas que le dieu de Mahomet qui aime à manier l’épée. Il sait que sur le glaive ou le cimeterre, Dieu est le droit de tous. Mais plus encore, il sait qu’il est en danger. Et que son empire ne résistera pas. Il a raison. Il tombera 60 ans plus tard, en 1453 comme le rappellent nos livres d’histoire. Il est alors assez tentant de voir, dans cet appel à la raison, ce qui serait moins un discours théologique qu’une stratégie géopolitique. Comme s’il appelait, littéralement, les musulmans à la raison. Dans ce discours qu’il adressait aux gens de sciences réunis à l’université de Ratisbonne, le pape, curieusement, n’a pas fait appel aux instruments que la science met au service de la raison. Parmi ceux-ci, il y a l’histoire et les contextes qu’elle propose. Le pape, ainsi, nous a ramenés dans un temps de croisades. Un type qui l’a compris, c’est Cheikh Abubakar Hassan Malin, un chef religieux de Mogadiscio qui appelle à venger l’offense en tuant le pape. La croisade et la fatwa, nous voilà bien. Tout cela pour deux phrases à Ratisbonne. Les croisés passèrent aussi par Ratisbonne, la Regensburg allemande. C’était en 1095. Ils y tuèrent tous les juifs qu’ils trouvèrent. Cela s’appelle un pogrom. Cela fait maintenant dix siècles que nous dansons sur les cendres du Moyen-âge. Puisse le pape s’en souvenir lorsqu’il sera reçu, peut-être, en novembre prochain, à Istambul, l’ancienne Constantinople.

NB. Depuis la publication de son mandat d’arrêt par le TPIY, il y a aujourd’hui 4055 jours que Ratko Mladic est libre et vivant.