Au moment de cette rencontre, en
1391, donc, Manuel Paléologue — c’est son nom de
famille, cela veut dire « celui qui connaît les vieilles
choses », le sage, donc, mais cela pourrait tout aussi bien curieusement
signifier « la vieille raison » — Paléologue,
donc, revient de captivité. Il a été fait prisonnier
par le Sultan Bayezid 1er et vient tout juste de s’échapper
pour rejoindre Constantinople où il s’est fait couronner
empereur. Lorsqu’il discute avec le lettré persan anonyme
dont parle le Pape, il a derrière lui les neuf croisades. Lors
de la dernière d’entre elles, juste cent ans plus tôt,
en 1291, les croisés ont perdu Saint Jean d’Acre, Tyr,
Sidon et Beyrouth. Constantinople reste la seule sentinelle chrétienne
en Orient. Manuel Paléologue, lorsqu’il s’entretient
avec son interlocuteur persan, n’ignore évidemment rien
des neuf croisades, il a sûrement aussi en mémoire les
sièges qu’ont mis les Arabes devant sa ville, il se souvient
certainement comment en 1201 les chrétiens d’Occident pillèrent
la capitale des chrétiens d’Orient. Il sait tout cela.
Il sait qu’il n’y a pas que le dieu de Mahomet qui aime
à manier l’épée. Il sait que sur le glaive
ou le cimeterre, Dieu est le droit de tous. Mais plus encore, il sait
qu’il est en danger. Et que son empire ne résistera pas.
Il a raison. Il tombera 60 ans plus tard, en 1453 comme le rappellent
nos livres d’histoire. Il est alors assez tentant de voir, dans
cet appel à la raison, ce qui serait moins un discours théologique
qu’une stratégie géopolitique. Comme s’il
appelait, littéralement, les musulmans à la raison. Dans
ce discours qu’il adressait aux gens de sciences réunis
à l’université de Ratisbonne, le pape, curieusement,
n’a pas fait appel aux instruments que la science met au service
de la raison. Parmi ceux-ci, il y a l’histoire et les contextes
qu’elle propose. Le pape, ainsi, nous a ramenés dans un
temps de croisades. Un type qui l’a compris, c’est Cheikh
Abubakar Hassan Malin, un chef religieux de Mogadiscio qui appelle à
venger l’offense en tuant le pape. La croisade et la fatwa, nous
voilà bien. Tout cela pour deux phrases à Ratisbonne.
Les croisés passèrent aussi par Ratisbonne, la Regensburg
allemande. C’était en 1095. Ils y tuèrent tous les
juifs qu’ils trouvèrent. Cela s’appelle un pogrom.
Cela fait maintenant dix siècles que nous dansons sur les cendres
du Moyen-âge. Puisse le pape s’en souvenir lorsqu’il
sera reçu, peut-être, en novembre prochain, à Istambul,
l’ancienne Constantinople.
NB. Depuis la publication de son mandat d’arrêt par le TPIY,
il y a aujourd’hui 4055 jours que Ratko Mladic
est libre et vivant.