Revue de presse:


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La libre Belgique


Histoire
Le livre déroutant et inspirateur de l’un des pères de l’Opération Villages Roumains

Le journal intime de Paul Hermant


Que le temps passe vite ! Il y a seize ans, dans une cave bruxelloise, douze personnes mettaient sur pied l’Opération Villages Roumains. En décembre 1988, c’était une belle anticipation. Le dictateur Ceausescu avait entrepris de raser des villages de son beau pays. Peu se doutaient que ce n'étaient pas les villages, mais le Mur de Berlin, puis la dictature, qui allaient s'effondrer. L'Opération Villages Roumains fut une immense opération, de solidarité, le tsunami de la Grande Europe. Trois mille communes, venues de quatorze pays européens, se mirent en route dès que le dictateur flancha en décembre 1989, apportant colis et vivres aux villageois, déconcertés.

Paul Hermant fut l’un des fondateurs de cette opération. Villages Roumains devint par la suite « Causes Communes », très active dam les Balkans, enfin un plus nébuleux site de poésie politique, appelé « lautresite ». Puis tout se dilua, comme une lente, mais belle mort. « J’ai appris ce que c’est de gagner puis de perdre», dit aujourd'hui Paul Hermant qui vient de publier, aux éditions des Carnets du Dessert de Lune, un journal intime de ces années folles et militantes.

L’action politique, aujourd’hui

Les nostalgiques et les historiens n’apprendront rien de ce livre déroutant et inspirateur. Paul Hermant n’est pas du genre à se lover dans un passé glorieux et éphémère. Il raconte, il réfléchit - avec Edgar Morin et sa fille, Véronique. Nahoum-Grappe, qui postfacent le livre - sur ce qu'est aujourd'hui l’action politique.

Car, écrit Morin, « en face d'un monde énorme roulant sur lui-même dans des, structures économiques et politiques de plus en plus globales et verticales, le besoin de penser autrement l'engagement devient urgent, terrible, poignant : car il ne s'agit pas que de penser mais aussi d’agir. »

L’expérience roumaine, puis de Causes Communes, a ceci d’intéressant qu'elle n'était pas basée sur l’idéologie mais sur le principe de l’action et qu’à bien des égards, la dynamique était celle des hommes et femmes qui s’y rallièrent. Une expérience très libertaire, antistalinienne, qui rassembla, les communes les plus riches et les plus pauvres de Belgique.

Le livre est une succession de courriers, de réflexions que Paul Hermant a engrangés pendant une quinzaine d’années.

On y retrouve par touches ce qui fonda l'opération. D'abord que « l’ancrage local permet de regarder le monde de plus haut ». Ensuite que, face à la violence de la guerre, il n'y a pas trente-six mille solutions. Certains ont recours aux bombardements punitifs ; Paul Hermant croit aux vertus du militantisme, celui d’Arthur Haulot.

« Il va nous falloir redevenir méchants », écrit Paul Hermant au début de la guerre bosniaque. « C'est quelque chose que nous-avons désappris, la méchanceté. On ne sauvera pas la démocratie avec le cœur, la bonne volonté ou la grandeur dâme ».

Paul Hermant avait rédigé cette carte blanche pour la RTBF qui la diffusa en avril 1993. Les matinaux peuvent encore l'entendre sur les ondes de la Première de sa voix musicale parler d’Ukraine ou de raz-de-marée, dénoncer les contradictions, relever les tendances de l’actualité.

Et si c’était à refaire ? Paul Hermant ne croit plus aujourd’hui aux vertus intrinsèques de l’action. Il pense que le grand enjeu est d’apprendre à vivre ensemble, poser les questions de l’habitat et de la cohabitation dans la maison commune du monde. « L’histoire doit être racontée, mais elle ne peut être répétée », dit-il. A-t-elle seulement une fin ?

Christophe Lamfalussy



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sitartmag.com

http://www.sitartmag.com/hermant.htm


Action, éthique, esthétique.


Journaliste, fondateur d’Opération Villages Roumains, de Causes Communes, initiateur des Ambassades de la démocratie locale, écrivain, inventeur d’émissions de télévision et de radio citoyennes et militantes (on en passe), Paul Hermant est visiblement un homme d’action, mais aussi de réflexion et d’écriture. Dans Tous les fleuves vont à la mer (« De la démocratie », Bruxelles, 1993), il pratiquait méditation et récit chronologique à propos d’Opération Villages Roumains, fondée en 1988 pour lutter contre la « systématisation » des villages décidée par Ceausescu.

Au temps pour moi abrite, derrière le double jeu verbal du titre et du sous-titre, une marqueterie de formes littéraires qui alternent et s’associent, fondée sur les troubles et les espoirs d’une Europe à la charnière de deux siècles, dont l’un s’est terminé avec les murs politiques « qu’on abat » et la libre circulation, et l’autre commence avec les illusions, les exils et les aberrations économiques. Une marqueterie qui se compose de sept motifs multipliés et entrecroisés (Verbatim, Viatique, Reprise, Correspondances, Fable, Histoire, Billet) et de textes écrits à des moments diversement représentatifs de la période 1989-2004.

Dans cette juxtaposition combinant esthétique et efficacité, de quoi est-il question ? De la Roumanie et de sa « révolution », après les affres de la période Ceausescu et les résolutions d’OVR ; de Causes Communes et de la guerre yougoslave, de ses horreurs et de ses ambiguïtés ; de la Belgique, de la France, de l’Europe, de l’immigration (l’épisode entre autres exemplaire de ces deux enfants afghans sauvant des restrictions budgétaires une école belge) ; de l’engagement pour la paix, mettant en jeu le rêve de « renvoyer dos à dos les bellicistes de tout poil » et de préserver la liberté et la diversité ; de l’humanitaire et de l’humain (que le premier oublie parfois) ; de la « citoyenneté », si difficile à définir (« Peut-on être citoyen d’un réseau ? ») ; des amis, toujours là ou disparus…

Les destinées évoquées ici, destinées individuelles et collectives, nationales et internationales, valent par elles-mêmes. Mais il ne s’agit pas que de souvenirs et d’édifiantes histoires vraies ; Paul Hermant accroche à son « journal intime » une poésie de l’éthique et de l’action ; la narration, la description, la réflexion, la spéculation fondent une écriture à la fois originale et forte, qui n’exclut pas le ressassement, la réitération, la psalmodie (comme dans ces listes de noms – noms de communes européennes ou de compagnons de route –, de dates et de lieux – accidents et morts de la migration clandestine), et donnent à l’ensemble une coloration à la fois tragique et hautement humaine. Véronique Nahoum-Grappe et Edgar Morin, dans leur postface, ont bien raison d’écrire : « Cette possibilité de penser plusieurs choses à la fois et cette capacité de donner des formes différentes à cette diversité font que l’on n’est jamais tout à fait dans le politique, tout à fait dans le poétique, tout à fait dans le social, tout à fait dans l’éthique, etc. mais peut-être bien dans le tout à la fois ».

J-P. Longre
(janvier 2005)

Jean-Pierre Longre, maître de conférences en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical. Il a participé à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).



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Le carnet et les instants


Une autre idée de la démocratie

C’était en décembre 1988, un an avant la chute du mur de Berlin et l'effondrement du communisme. Paul Hermant, avec quelques autres, met sur pied l'Opération villages roumains, afin de réagir à la mégalomanie destructrice de Ceausescu et son projet délirant d'urbanisation rurale. L'idée : faire « adopter » les villages roumains par des communes d'Europe occidentale ; au bout du compte, elles ne seront pas moins de 3 200 à y prendre part (on en trouvera dans le livre, sur vingt-cinq pages, l'énumération exhaustive), et leur intervention ne restera pas sans effet. En 1992, pendant les guerres qui ravagent l'ex-Yougoslavie, il fonde l'association Causes Communes et, dans la foulée, les Ambassades de la démocratie locale. Ici aussi, la mobilisation est considérable. En 2002, c'est la création de « lautresite », revue en ligne, instrument et prolongement de Causes communes.

Trois dates, trois jalons. On pourrait en ajouter d'autres. Depuis une quinzaine d'années, Paul Hermant n'a pas cessé d'écrire, d'agir, de mobiliser autour d'une autre idée de la démocratie. Le livre qui paraît aujourd'hui, Au temps pour moi, est en quelque sorte le bilan de ces quinze années de lutte. Il aurait pu se présenter sous la forme d'un ensemble suivi, continu, sans aspérité. C'est le parti inverse qui a été choisi. Plutôt que de reconstruire l'histoire après coup, au risque de lui donner une cohérence artificielle, l'auteur a préféré la livrer sous forme de fragments. Ou plutôt de plusieurs séries de fragments entrelacées, d'époques et de natures diverses, dont les voix dialoguent, se répondent et parfois s'opposent, de manière à former le journal intime d'une association d'idées, sous-titre à double entente de l'ouvrage. On y trouvera donc des textes relatant les efforts déployés dans plusieurs pays d'Europe de l'Est, en collaboration avec des maires démocrates et des journalistes, pour mettre sur pied, face à l'inertie des grandes institutions, une nouvelle forme de citoyenneté, sous la forme de réseaux s'appuyant sur la « compétence communale », et tenter ainsi de créer un lien direct entre « le local et le supranational ». On y trouve la correspondance croisée, durant le mois d'avril 1996, entre l'auteur et Nicolas Levrat, professeur de droit international à l'Université de Genève et à l'Université Libre de Bruxelles. On y trouve d'autres rubriques encore, où peuvent figurer aussi bien des réflexions politiques que des considérations quotidiennes, des aphorismes (« Chat écrasé craint l'auto ») que des listes, qu'il s'agisse des collaborateurs, des endroits où il a dormi ou d'observations météorologiques, avec mention des températures dans les principales villes européennes... Manière de rappeler, sans doute, que l'histoire est faite et racontée par des hommes, qui ont leurs qualités et leurs défauts, leurs particularités, leurs limites. Ce qui explique pourquoi tout ne se déroule pas toujours comme on l'espérait, pourquoi il arrive que des initiatives prometteuses s'enlisent ou que les choses prennent un cours décevant (pour ne mentionner qu 1 un exemple : le découragement engendré par la résurgence des nationalismes et des particularismes dans l'ex-Yougoslavie, anéantissant ou du moins relativisant les espoirs nés de la chute du communisme). L'un des grands mérites de ce livre est, tout en gardant fermement le cap, de ne pas se voiler la face devant la réalité, de ne pas cacher les doutes des acteurs, de faire état des nécessaires remises en cause dans la stratégie à adopter.

On trouve aussi, dans Au temps pour moi, une rubrique intitulée « Billets ». Elle reprend une sélection de textes écrits pour « lautresite », revue de « poésie politique » en ligne '. Ils vont de septembre 2002 à septembre 2003, soit la période pendant laquelle ce site a été actif avant que les moyens de subsistance lui soient retirés (assurément, son existence gênait trop de monde). Ils traitent de sujets en relation avec l'actualité, la plupart évoquant le problème des sans-papiers, parfois sous un angle inattendu - ainsi cette histoire du village de Gesves où se trouvent deux jeunes réfugiés afghans, que chacune des écoles se dispute afin d'arriver au quota qui lui permettra de ne pas perdre des heures de cours... Parfois au contraire l'auteur prend de la distance : on pense, parmi bien d'autres, au texte où, s'insurgeant contre un commentaire fait lors de la mort de Leni Riefenstahl (« sa proximité avec le nazisme jette une ombre sur son talent »), il rappelle que la réalisatrice du Triomphe de la volonté et des Dieux du stade bénéficia au contraire pour faire ses films de « l'extrême précision de la mécanique et de la logistique national-socialiste », celles-là mêmes qui présidèrent à l'extermination systématique des juifs.

Paul Hermant excelle à faire ce genre de rapprochements - d'« associations d'idées ». Et c'est en quoi on peut dire que son livre est I'œuvre d'un véritable auteur, chose rare dans des textes de

Paul Hermant excelle à faire ce genre de rapprochements — d'« associations d'idées ». Et c'est en quoi on peut dire que son livre est I'œuvre d'un véritable auteur, chose rare dans des textes de cette nature. Un auteur à l'écriture précise, précieuse — presque toujours dans le meilleur sens du terme, quelquefois (rarement) dans le moins bon, lorsqu'il lui arrive de céder aux séductions d'une formule un peu trop bien sentie. Et un livre qui mérite qu'on lui fasse une place à part parmi les ouvrages qui traitent du monde dans lequel nous vivons.

Daniel Arnaut

Paul HERMANT, Au temps pour moi. Journal intime d'une association d'idées, 1989-2004, Les Carnets du Dessert de Lune,2004.

(1). Ces textes, à l'exception du dernier, avaient été publiés par en mai 2004, sous le titre Rase campagne, aux éditions De la démocratie.



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