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On
ne peut pas dire qu’avec « Au temps pour moi » vous
faites le récit fidèle de ce qui s’est produit avec
Opération Villages Roumains et Causes Communes, les deux associations
que vous avez contribué à fonder et dont on attendrait que
vous décriviez les actions. On a affaire à un ouvrage qui
ressemble à un vieux coffre découvert dans un grenier. Il
y a des couches, des strates, on n’en voit pas le fond.
Le livre embrasse deux moments historiques importants. La fin du communisme.
La dernière guerre revenue sur le continent européen. Mais
c’est aussi un livre assis entre deux siècles. La fin du
siècle dernier, ces quelques années incroyables où
un mur tombait à Berlin, l’apartheid se terminait à
Pretoria, un plan de paix se dessinait à Oslo. Et puis, le début
du nôtre, celui dans lequel nous vivons désormais. Et où
ce qui est possible nous semble subitement devenu plus étroit.
Ce livre dit, à manière que là où on se demandait,
il y a quinze ans « comment nous pouvions vivre mieux ensemble »,
la question d’aujourd’hui serait plutôt de savoir «
pourquoi cela vaudrait-il la peine d’encore vivre ensemble ».
Je pense que c’est lisible et visible à travers la structure
même du livre. Ce n’est donc pas un livre de souvenirs ni
d’anecdotes. Ce n’est pas non plus un essai. Ce n’est
pas plus un roman. C’est peut-être un millefeuille. J’éprouve
de vraies difficultés à décrire ce livre autrement
que par des définitions négatives : ce n’est pas ceci,
ce n’est cela … Le lecteur devrait tout remettre en place.
Ce serait peut-être bien de la poésie…
Peut-être. C’est vrai que je veux dire qu’il est encore
possible de penser la politique de façon poétique. La poésie,
c’est le contraire de la naïveté, bien sûr. Cela
signifie un engagement total pour le changement et dans le risque. C’est
de la poésie dans le sens où cela défie les fatalismes
et la fatalité. J’aime bien la notion de « poésie
politique ». C’est donc une poésie sans vers ni rimes.
C’est une poésie qui a mal aux pieds, si j’ose dire.
Elle marche de travers.
En rassemblant ces bribes, en compilant des textes écrits à
des périodes fort différentes, en jouant à les juxtaposer,
on dirait que vous voulez prendre date, que vous voulez attirer l’attention
du lecteur sur une époque qui change plus vite et plus fort qu’on
ne le croit peut-être…
Mon propos se situe en dehors de la nostalgie. Hier encore, nous pouvions
apporter des bouts de réponses et savions imaginer des embryons
de solutions à des questions qui nous dépassaient.
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La politique internationale ne nous semblait pas
si lointaine que cela. Nous savions que nous étions l’international
de l’autre et cela permettait d’agir. Et voilà qu’aujourd’hui,
nous sommes comme saisis d’un engourdissement. Nous qui avons
traversé les frontières européennes sans papiers
ni passeports en 1989, savons que nous ne pourrons voyager demain qu’en
montrant nos empreintes digitales et en nous faisant regarder dans le
blanc des yeux. C’est totalement insupportable et pourtant nous
insupportons peu. En défaisant la chronologie des textes, en
travaillant sur des notes dispersées dans le temps, j’ai
essayé de mettre en lumière ces changements.
Il y a aussi une liste de toutes les communes qui ont adhéré
à ce projet d’Opération Villages Roumains, en 1989.
Vous n’hésitez pas. Cela prend plusieurs pages de suite.
Oui. C’est peut-être la part du livre que je préfère.
Cette liste — près de 3000 noms tout de même —
est une sorte de récitatif, une scansion, presque une oraison.
Je voulais que ces noms existent ensemble quelque part afin qu’ils
portent témoignage. Aux générations futures et
même aux actuelles. Pour leur dire : voyez-vous, dans un moment
historique bouleversé, où un Mur nous séparait,
nous avons fait — nous, communes et villes —un vrai travail
de construction de l’Europe. Cela ne s’est plus reproduit
depuis, un tel assaut de solidarités. C’est pour cela que
je pense qu’il faudrait que toutes les communes possèdent
cet ouvrage dans une salle de la mairie ou dans les rayons de la bibliothèque
communale. Moi, dont le travail s’inscrit dans les questions de
la mémoire, du déni, de l’oubli, vous comprendrez
que je ne pouvais pas ne pas citer ces communes qui, à leur manière,
ont inventé et résisté. Cette liste, c’est
pour moi de la véritable poésie. On y revient.
Ce titre, « Au temps pour moi », est curieux également.
On pense à une erreur, une faute de français.
On dit « Au temps pour moi » en pensant et écrivant
« Autant pour moi ». C’est pourtant une formulation
incorrecte. Le « au temps » veut dire que l’on en
revient au début, au premier temps de la mesure. « Au temps
pour moi », c’est revenir « da capo ». C’est
donc une manière de présenter des excuses, d’une
part, mais aussi que de proposer d’en revenir au début
et de recommencer. C’est exactement ce que je voulais dire.
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