Au temps pour moi, journal intime d'une association d'idées, par Paul Hermant
   
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On ne peut pas dire qu’avec « Au temps pour moi » vous faites le récit fidèle de ce qui s’est produit avec Opération Villages Roumains et Causes Communes, les deux associations que vous avez contribué à fonder et dont on attendrait que vous décriviez les actions. On a affaire à un ouvrage qui ressemble à un vieux coffre découvert dans un grenier. Il y a des couches, des strates, on n’en voit pas le fond.
Le livre embrasse deux moments historiques importants. La fin du communisme. La dernière guerre revenue sur le continent européen. Mais c’est aussi un livre assis entre deux siècles. La fin du siècle dernier, ces quelques années incroyables où un mur tombait à Berlin, l’apartheid se terminait à Pretoria, un plan de paix se dessinait à Oslo. Et puis, le début du nôtre, celui dans lequel nous vivons désormais. Et où ce qui est possible nous semble subitement devenu plus étroit. Ce livre dit, à manière que là où on se demandait, il y a quinze ans « comment nous pouvions vivre mieux ensemble », la question d’aujourd’hui serait plutôt de savoir « pourquoi cela vaudrait-il la peine d’encore vivre ensemble ». Je pense que c’est lisible et visible à travers la structure même du livre. Ce n’est donc pas un livre de souvenirs ni d’anecdotes. Ce n’est pas non plus un essai. Ce n’est pas plus un roman. C’est peut-être un millefeuille. J’éprouve de vraies difficultés à décrire ce livre autrement que par des définitions négatives : ce n’est pas ceci, ce n’est cela … Le lecteur devrait tout remettre en place.

Ce serait peut-être bien de la poésie…
Peut-être. C’est vrai que je veux dire qu’il est encore possible de penser la politique de façon poétique. La poésie, c’est le contraire de la naïveté, bien sûr. Cela signifie un engagement total pour le changement et dans le risque. C’est de la poésie dans le sens où cela défie les fatalismes et la fatalité. J’aime bien la notion de « poésie politique ». C’est donc une poésie sans vers ni rimes. C’est une poésie qui a mal aux pieds, si j’ose dire. Elle marche de travers.

En rassemblant ces bribes, en compilant des textes écrits à des périodes fort différentes, en jouant à les juxtaposer, on dirait que vous voulez prendre date, que vous voulez attirer l’attention du lecteur sur une époque qui change plus vite et plus fort qu’on ne le croit peut-être…
Mon propos se situe en dehors de la nostalgie. Hier encore, nous pouvions apporter des bouts de réponses et savions imaginer des embryons de solutions à des questions qui nous dépassaient.




La politique internationale ne nous semblait pas si lointaine que cela. Nous savions que nous étions l’international de l’autre et cela permettait d’agir. Et voilà qu’aujourd’hui, nous sommes comme saisis d’un engourdissement. Nous qui avons traversé les frontières européennes sans papiers ni passeports en 1989, savons que nous ne pourrons voyager demain qu’en montrant nos empreintes digitales et en nous faisant regarder dans le blanc des yeux. C’est totalement insupportable et pourtant nous insupportons peu. En défaisant la chronologie des textes, en travaillant sur des notes dispersées dans le temps, j’ai essayé de mettre en lumière ces changements.

Il y a aussi une liste de toutes les communes qui ont adhéré à ce projet d’Opération Villages Roumains, en 1989. Vous n’hésitez pas. Cela prend plusieurs pages de suite.
Oui. C’est peut-être la part du livre que je préfère. Cette liste — près de 3000 noms tout de même — est une sorte de récitatif, une scansion, presque une oraison. Je voulais que ces noms existent ensemble quelque part afin qu’ils portent témoignage. Aux générations futures et même aux actuelles. Pour leur dire : voyez-vous, dans un moment historique bouleversé, où un Mur nous séparait, nous avons fait — nous, communes et villes —un vrai travail de construction de l’Europe. Cela ne s’est plus reproduit depuis, un tel assaut de solidarités. C’est pour cela que je pense qu’il faudrait que toutes les communes possèdent cet ouvrage dans une salle de la mairie ou dans les rayons de la bibliothèque communale. Moi, dont le travail s’inscrit dans les questions de la mémoire, du déni, de l’oubli, vous comprendrez que je ne pouvais pas ne pas citer ces communes qui, à leur manière, ont inventé et résisté. Cette liste, c’est pour moi de la véritable poésie. On y revient.

Ce titre, « Au temps pour moi », est curieux également. On pense à une erreur, une faute de français.
On dit « Au temps pour moi » en pensant et écrivant « Autant pour moi ». C’est pourtant une formulation incorrecte. Le « au temps » veut dire que l’on en revient au début, au premier temps de la mesure. « Au temps pour moi », c’est revenir « da capo ». C’est donc une manière de présenter des excuses, d’une part, mais aussi que de proposer d’en revenir au début et de recommencer. C’est exactement ce que je voulais dire.


































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