Lautresite, lecture publique, rase campagne 4 juin 2004
   
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En ce jour du vendredi 4 juin 2004, Monsieur le Président, je vous fais une lettre que vous lirez peut-être, je démissionne, je n’en puis plus, j’ai des enfants dont m’occuper, une famille aussi. Mes raisons sont personnelles, je vous prie de croire. Mais j’avoue avoir frémi hier à vous entendre déclarer que vous ne souhaitiez pas voir cet été les Flamands envahir nos lignes, heureusement que vous avez précisé « nos lignes d’arrivée et de départ », que vous parliez du prochain Tour de France et qu’il était question de drapeaux à agiter sinon c’était reparti comme en 40 : je vous le dis comme je le pense, vous m’avez fait peur. Vous connaissez la relation de long terme que j’entretiens avec mon pays de bonne humeur et le petit Rochus et le grand Malisse m’ont fait bien du plaisir hier, on aurait dit qu’il n’y avait même pas de frontière linguistique et je n’ai pas vu de drapeaux non plus d’ailleurs. C’était aussi du sport. Et là évidemment, me vient Churchill à la bouche, n’est-ce pas, le secret de votre endurance lui demanda-t-on un jour , et vous vous souvenez qu’il avait répondu : « No sport ». Maintenant, je dois bien reconnaître que personne n’en sait plus rien et je lis que 75 pour-cent des Britanniques de moins de 25 ans ignorent ce qu’est le D-Day. Monsieur le Président, ce soir je suis à Theux et ici ils se souviennent encore des 600 Franchimontois, ces gens-là sont étonnants, ils ont une mémoire qui les dépasse. Ils n’ont pas besoin de choses à agiter pour se reconnaître, on dirait qu’ils se satisfont simplement d’être. Monsieur le Président, je démissionne parce que ma pointe de vitesse est très faible et que mon revers est inélégant. Longtemps, lorsque de mon bureau je vous envoyais mes rapports, je vous ai parlé de la mémoire, des choses dont nous devions nous souvenir, celles que nous ne pouvions pas oublier. Cent fois je vous ai dit que je n’ai pas la culture de l’immédiat. Je n’ai jamais réussi à smasher, je suis assez nul en sprint et il me faut du temps. Je vois maintenant que l’on fête Rome ville ouverte et que l’on foule les plages de Normandie. Vous comprendrez que je percole et que je perfuse. Je regarde comme vous les images et j’entends comme vous les commentaires. On dirait qu’il n’y a de bon soldat américain que vétéran, ce sont des soldats sur lesquels le temps a passé. Nos soldats américains contemporains, ils nous font peur avec leurs manières et leurs certitudes. On dirait qu’ils n’ont pas de mémoire. Les guerres reviennent, Monsieur le Président, et il faut que je m’en aille. Le score de la guerre d’Irak est encore indécis à l’heure où je parle mais la partie semble mal engagée. Vous voulez que je vous dise ? C’est la faute au drapeau, quand le drapeau remplace l’histoire, le temps et la culture des hommes. Quelle histoire que l’histoire, Monsieur le Président. Il ne nous faut pas l’agiter. L’histoire quand on l’agite, ce n’est pas du vent, ça fait des ouragans et des cyclones. Je vous salue, Monsieur le président, mais je ne vous lèverai pas mon chapeau. Vous comprendrez que j’y sois fort attaché.





































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