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En ce jour du vendredi 28 mai 2004,
Qu’est-ce que c’est, au juste, qu’une catastrophe humanitaire
? Alors qu’on apprend que quelque chose frémit au Soudan,
après 21 ans de guerre tout de même — une guerre silencieuse,
une guerre muette, une de ces guerres qui tuent les gens par centaines
de milliers et qui les déplacent par millions —, l’on
insiste en même temps sur la situation au Darfour, qualifiée
par les Nations-Unies et le CICR de catastrophe humanitaire. Le mot humanitaire
remplace, selon les circonstances, le mot politique, le mot sanitaire,
le mot économique, le mot météorologique. Ce n’est
pas un mot-valise, mais c’est un mot qui ressemble à une
valise, on peut mettre beaucoup de choses dedans. Prenez le Rwanda. Les
génocides désormais passent à la télévision,
de sorte qu'on ne pourrait plus dire aujourd'hui qu'on ne savait pas,
tout au plus qu'on n'avait pas vu. Nous avons donc vu pour le Rwanda.
C'était en direct ou presque, il existait des images. Et nous voyions
bien qu'il s'agissait là de morts politiques : le nationalisme,
le fanatisme, l'épuration ethnique sont des constructions politiques.
Et pourtant, bien entendu, nous n'avons rien fait. Qui pourra expliquer
pourquoi le choléra nous a désengourdis là où
la machette y avait échoué ? Ce n'est en effet qu'au moment
où des populations en fuite — réfugiées dans
des camps et désertant, pour certaines, leur propre terrain de
crime — commençaient de mourir de maladies violemment naturelles
que notre regard s'apitoya et que la machine humanitaire s'emballa. Qu'y
avait-il donc que nous ne voulions pas voir dans ces machettes et que
nous acceptions de regarder dans la maladie ? Ce sont aussi ces questions
mais d’autres, que l’on se pose aussi sur Haïti. La catastrophe,
est-ce qu’elle est dans les éléments déchaînés
ou dans l’incurie des services publics, dans la condescendance du
gouvernement, dans ce fort peu d’intérêt porté
à l’autre, le peuple ou la population comme on voudra ? Et
si, finalement, la catastrophe humanitaire, elle était simplement
humaine, je veux dire qu’elle serait construite par le regard que
des êtres humains portent sur d’autres êtres humains
? Par l’absence, précisément, de regard. Par déni.
Par négation. Par refus de la ressemblance et de la diversité
qui vont souvent ensemble. On n’est peut-être pas, finalement,
dans une catastrophe humanitaire. Mais ce qui est déjà certain,
c’est qu’on est en plein cataclysme humaniste.
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