Lautresite, lecture publique, rase campagne 27 mai 2004
   
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En ce jour du jeudi 27 mai 2004, Un promoteur immobilier démolit un immeuble proposé au classement. C’est le projet Héron, c’est à Ixelles, côté Toison d’or, et nous ne savons toujours pas quoi faire de nos villes. Tiens, il y a quelque temps, un coup de fil d’une association de quartier. Ceux-là aussi sont ixellois. Ils vivent, mal, à proximité de la gare du Luxembourg. C’est le quartier Léopold, passé en un bon siècle du fait du prince au caprice des dieux. Ce quartier est envahi, on le sait, d’un aplat rectiligne qu’aucune sorte de relief ou d’accident ne vient déranger : il s’agit d’une dalle, d’un mail, d’une esplanade recouvrant les mânes d’une gare dont les quais mènent toujours en Ardenne et, plus loin, vers l’Allemagne, la Suisse, vers le centre ou l’orient européen. Cette dalle fait débat. Elle est posée au pied du parlement européen. Et une polémique, récemment, opposait à son sujet un architecte et un paysagiste dans les colonnes d’un quotidien. André Wirtz, le paysagiste, voudrait y planter des arbres pour verdir le cœur sec de l’Europe. André Jacqmain, l’architecte, préfère y écouter la symphonie du vide minéral et se pose la question : faut-il vraiment quelque chose plutôt que rien ? Ce rien dallé (que dalle, quoi) est le chemin qu’empruntent députés et fonctionnaires qui vont d’un pas assuré voter des recommandations et proposer des lois. On peut, je le fais, y lire une certaine image de l’Europe. Depuis quelques semaines, de nouveaux arrivants — Lettons, Slovaques, Polonais ou Hongrois — arpentent cette dalle et prennent sans doute cet urbanisme pour un hommage de la vertu au vice. Car ce vide, ils l’ont déjà connu : cinquante années d’un seul tenant. Aussi bien, les Tchèques, les Estoniens ou les Lituaniens doivent-ils y retrouver quelque chose d’un passé récent, insuffisamment enfoui, encore apparent : cette légèreté vantée par l’architecte Jacqmain commence alors à vibrer, fort vite, d’une très certaine pesanteur. Je suis moi-même, de temps à autre, un passant ordinaire de la dalle. Je (la) marche vite, cependant.






Les semelles de mes chaussures savent intuitivement que mes pas ne me ramènent pas à la maison mais m’en éloignent. Il y a quelques années, nous faisions le rêve commun d’une maison commune. Un rêve étoilé. On voulait faire place, se serrer un peu. L’idée que nous nous faisions de notre logis ressemblait cependant plus aux architectures vernaculaires des corons de Wallonie : un corps de maison auquel nous ajouterions des membres et de bouts par besoin, par modestie, par noblesse aussi : nous ne sommes pas du genre à abriter nos rêves dans des palais. Il faut bien bricoler un peu et, après tout, nos aïeux européens ont su construire du gothique sur du roman, par exemple. André Wirtz, le paysagiste, nous apprend que son souci d’arbres et de bancs publics est handicapé du fait que 93% de la dalle ne supporteraient pas le poids des plantations : on sourit à l’idée que, contrairement à ce qui est dit fort communément, ce n’est pas la nature qui a horreur du vide mais le vide qui a horreur de la nature. On ne peut décidément rien planter sur cette dalle. Et il reste tout de même curieux de remarquer qu’à l’heure de l’élargissement, il soit impossible aussi d’enraciner. La dalle comme parabole européenne : c’est peut-être bien ainsi, en effet, qu’il nous faudrait la regarder. Car elle n’est pas qu’architecture ou urbanisme : elle est aussi position politique. Elle dit comment l’Europe souhaite qu’on la voie. De loin et avec déférence. Et du bas vers le haut. Oui mais, pour finir, est-ce que ça ennuierait vraiment quelqu’un que cette dalle se prolonge d’Ixelles à Talinn ? Je veux dire : que ce « mail » ne soit plus seulement cette sorte de cordon sanitaire indigne mais un improbable trottoir qui conduirait le piéton d’Europe vers la Vistule, le Danube, le Douro ou la Durance ? Peut-être alors deviendrions-nous tous, enfin, Européens locaux comme élargis, des « enfants de la dalle ». Et irions-nous gaiement fouiller sous le béton à la recherche du trésor qu’ont dû sûrement y déposer en secret Robert Schuman et Jean Monnet…






























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