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En ce jour du jeudi 13 mai 2004,
La main de Lynndie England à Abu Ghraib, c’est celle du sergent
Calley à My Lai ; elle n’a pas de briquet Zippo, mais elle
lève le pouce. On regarde cet objet manquant. Il suffirait qu’elle
plie un peu le doigt, qu’elle enclenche une roulette et ça
y est, de nouveau, on aurait le feu au village planétaire. Il est
là le feu. Le cou de Nick Berg, c’est celui de Daniel Pearle.
Tête pour tête, juif pour juif, main pour main. Car il a fallu
une main là aussi, qui tienne le couteau. La lame. Je pose ici
par inadvertance cet aveu d’une vieille dame villageoise algérienne
comme quoi au plus fort des violences et des massacres, dans les années
90’, personne dans le bled, n’oubliait de s’enduire
la gorge d’huile d’olive le soir avant de se coucher. Pourquoi
? Pour que la lame glisse mieux et tranche plus vite. Ne pas faire attendre
la mort, cette faucheuse. L’homme s’appelle Wayne Allard,
il est sénateur républicain et dépose devant la commission
des Forces armées. Il dit : « «Quand on rend des choses
publiques, c'est ce qui arrive, on exacerbe l'antagonisme de l'autre bord
et on devrait y réfléchir». On parle là des
images contre les images. On parle des représailles. On parle d’une
exécution mondialisée contre des sévices privés.
Cela aurait dû rester secret dit le sénateur, on n’en
serait pas là. Montrer, c’est tuer. Mentir, c’est dire
la vérité. Thomas Mann, un jour : « À la longue,
une vérité nuisible vaut mieux qu’un mensonge utile
». C’est l’amendement zéro. C’est le «
human act ». C’est le onzième commandement. C’est
ce qu’on voudra. Ce serait en tout cas l’honneur des démocraties
d’avoir aussi peu que possible dans ses placards. Imaginez-vous
cela : qu’on ne doive même pas cacher, qu’il ne faille
même pas montrer. Mais rien à faire, la main de l’exécuteur
a prolongé le pouce de la tortionnaire. On me dira, arrête
Paul, tu vas trop loin. Il n’existe pas d’équivalence
entre les humiliations faites aux prisonniers et l’assassinat de
Nick Berg, ce n’est pas la même chose, ce n’est pas
le même plan, tu te trompes. Oh, pourtant, je ne vois que des êtres
humains qui se déshumanisent en déshumanisant l’autre.
Je le vois bien ça. Et à quoi ça m’avance que
le monde soit désormais partagé entre des démocrates
qui déshumanisent et des terroristes déshumanisants ? Et
puis à la fin, qu’est-ce que j’en fais de cette désagréable
impression d’huile d’olive sur la gorge ? Aller me coucher.
C’est finalement ce que j’ai de mieux à faire.
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