Lautresite, lecture publique, rase campagne 12 mai 2004
   
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En ce jour du mercredi 12 mai 2004, Peut-être finira-t-on par comprendre, ces jours-ci, que le faux charnier de Timisoara lors de la fausse révolution roumaine de 1989 n’était en fait qu’une vraie parabole, une fidèle métaphore, peut-être une prescription, en bref une annonciation, de ce qui allait venir et que nous avons désormais sous les yeux. Car il faut bien le reconnaître, ces charniers pour lesquels notre mémoire, avant 89, était ancienne, nous les redécouvrons tous les jours, Bosnie ou Rwanda, ils sont devant nous, ils sont avec nous, nous marchons ensemble. L’on feint, ici et là, de s’étonner que le corps soit revenu au centre de la guerre. Dans nos guerres du 21ème siècle, il ne suffit plus, comme dans les guerres du siècle précédent que les corps disparaissent en fumée. La mort du corps ne termine pas la mort de la victime, de la personne, de l’être humain. Il faut souvent encore que l’on énuclée, que l’on émascule, que l’on émonde, que l’on élague le corps du mort. Les piercings, les tatouages nous disent à leur façon que le corps naturel, reçu à la naissance, n’est pas suffisant, n’est pas terminé. Alors on l’enjolive, on l’embellit, on le customize. On veut le faire à son image. Et l’on finit par ressembler à l’image de son corps. Pour la mort brutale donnée par la guerre, c’est pareil ou presque, mais à l’envers. Pourquoi la machette va-t-elle encore fouiller les tripes quand la gorge est tranchée ? Pourquoi le couteau va-t-il encore retirer l’œil quand le cœur ne bat plus ? Pourquoi faut-il vraiment que l’on humilie encore des chairs décédées ? Pour dire que ces corps-là, que ces gens-là, n’appartiennent pas à la nature ? Qu’ils ne sont pas de chez nous ? Qu’ils ne sont pas comme nous ? Que ce sont des corps de monstres ? Me couchant hier avec les images des restes des soldats israéliens débusqués et présentés en morceaux irracontables à Gaza, je me lève avec la décapitation démonstrative de ce chômeur américain à Bagdad. J’avais déjà vu avant l’image de ce prisonnier de Abu Ghraib, sur sa caisse, parabole lui aussi, réminiscence surtout : une vision venant tout droit du Klu Klux Klan, une histoire collective. Et puis aussi les amoncellements de corps nus, pyramidaux. Toujours vivants mais, on le devine, déjà morts aussi. C’est le beurre, l’argent du beurre et le sourire de la crémière. Car l’on commence, aujourd’hui, par torturer le corps vivant de son ennemi pour finir par découper en tranches ce qu’il en reste lorsqu’il n’est plus là pour parler. C’est tout le contraire, voyez-vous, de ce que l’on nous racontait sur les « frappes chirurgicales », ça. On est dans la boucherie ici. C’est l’équarrissage pour tous. Sur l’étal, achetons, si vous le voulez bien, quelque chose de très végétarien.





























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