Lautresite, lecture publique, rase campagne 15 avril 2004
   
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En ce jour du jeudi 15 avril 2004, les visages sont parfois flous, pixellisés, cachés sous une couche télévisée supplémentaire. Ce n’est pas qu’on ne veut pas les montrer, c’est surtout qu’on ne peut pas les regarder. Ces visages japonais que nous avons vus récemment étaient munis d’un double bandeau. Un bandeau de tissu qu’on leur avait noué sur les yeux et un bandeau électronique qui préservait ce qui pouvait rester d’intime et de privé dans ces visages en même temps qu’il protégeait notre propre regard d’une vision impossible. Les otages viennent à nous comme des prisonniers de guerre : les prisonniers de guerre ont le visage flou à la télévision, les conventions internationales y veillent. Ces images nous disent que les otages ne sont plus des hommes entiers. Ils sont diminués. Ils ne sont plus exactement comme nous. On leur ajoute quelque chose en même temps qu’on leur en retranche une autre. On dit cela : les yeux sont le miroir de l’âme. Les otages n’ont plus d’yeux, ils n’ont donc peut-être plus d’âme non plus. On ne sait plus à vrai dire, s’ils appartiennent encore à notre communauté d’hommes ou si ils sont déjà perdus pour nous. Le mot otage est pourtant un beau mot, ce qu’il signifie aussi. Il est de la famille du mot hôte. Un hôte, c’est d’abord l’inconnu que l’on reçoit ou celui que l’on est soi-même lorsque l’on est reçu. Le mot otage, quant à lui, figure à l’origine la personne qui vient volontairement résider chez vous et que vous accueillez amicalement en garantie d’un accord à respecter, d’un traité à passer, d’une paix à signer… Ces gens incomplets que nous voyons à la télévision ne sont donc pas des otages. On ne négociera pas de paix avec eux. L’histoire dispose d’un mot pour les nommer. Ces otages sont des hosties, des victimes sacrifiées aux dieux. Victimes, sacrifice, dieux, nous sortons de l’histoire de Pâques, n’est-ce pas, et pourtant nous y sommes toujours. Mais on aura beau attendre, pour l’hostie italienne exécutée avant-hier devant une tombe déjà creusée, il n’y aura pas de résurrection.




























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