Lautresite, le jour, 10 septembre 03
       
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On ne peut pas parler d’un génie dévoyé, cela ne se fait pas, ce n’est pas rendre justice aux morts qui se cachent dans la trame des images. On dira simplement : ce n’était pas seulement Riefenstahl au service du nazisme, c’était aussi le nazisme au service de Riefenstahl, dans un mutualisme pragmatique et, après tout, il se trouve encore des gens pour célébrer Albert Speer. On voyait récemment un documentaire sur les itinéraires croisés de Hitler et Chaplin à propos du « Dictateur ». En contrepoint venaient des images, peut-être de Riefenstahl, montrant les cérémonies nazies. Ces images, auxquelles on peut effectivement trouver une beauté romaine si l’on s’exclut de l’histoire et que l’on refuse de porter les hommes avec soi, nous ont fait aimer plus encore Charlot. Un ami de Chaplin raconte qu’il le fit appeler sur le tournage du « Dictateur » pour lui montrer ce qu’il estimait être une innovation technique de première importance : une caméra posée sur une grue et pivotant avec elle. « Mais Charlie, lui dit ce témoin, cela fait au moins trois ans que l’on travaille comme ça ». Il n’y avait pas mieux pour contredire les caméras « à catapulte » portées par les sprinters, les caméras enlevées par des ascenseurs (construits exprès, oui justement, par Albert Speer) pour filmer les foules, les caméras embarquées sur des avions pour filmer en piqué, les caméras fonctionnant au ralenti, les caméras fonctionnant en accéléré, les caméras portant des zooms de 600 mm, les caméras sous-marines pour filmer la natation : toutes ces caméras et tous ces procédés que Leni Riefenstahl inventa pour les « Dieux du Stade ». Chaplin avec sa petite grue, juché sur un chef-d’œuvre absolu, rappelle alors que nous préférerons toujours le bot et le bancroche au pur et au sain. Brisons là.























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