Lautresite, le jour, 25 juillet 03



Et ce que racontaient les reliques laissées par les morts, ce dont elles témoignaient, ce contre quoi elles semblaient protester, c’était comment des hommes avaient dû renoncer à leur liberté pour mourir de cette mort que le devoir seul leur avait imposé de vivre. N’était-ce pas plutôt de cela, des conséquences tragiques de cette perte de liberté, de cette privation, de cette confiscation de la liberté, qu’il fallait encore aujourd’hui se souvenir ?

Villedieu n'avait pas, comme ses camarades canadiens, graphité les parois des cavernes qui les protégeaient quelques heures encore de la mort à venir. Il n’avait laissé ni lettre, ni journal. Rien de ce qui aurait pu nous faire savoir à qui il pensait, quel passé il aurait voulu transmettre, de quel futur il rêvait. Le stylo n’était pas un appel à conserver ce qu’il avait dit ou écrit par la mémoire de l’écriture. Villedieu nous enjoignait d’écrire, mais ne nous disait pas quoi écrire. D’écrire il nous faisait un devoir, mais ce devoir s’ouvrait sur un au-delà du devoir. Il s’ouvrait sur notre liberté. Et c’était cela qui différenciait le stylo de Villedieu des milliers d’autres vestiges trouvés dans la terre auprès de milliers d’autres morts sans sépulture : ce devoir qui ne pouvait s’accomplir que par et dans la liberté.

Ultime protestation, et si radicale par sa simplicité. Le silence presqu’excessif de cet homme nous offrant son stylo dans l’instant même de sa mort résonnait d’une confiance immémoriale : Bombardez, détruisez, assassinez.