Lautresite, le jour, 25 juillet 03



Il y avait quelque chose d'émouvant à voir Alfred Duparcq calligraphier le nom d'Alexandre Villedieu puis tendre cérémonieusement le stylo à la femme qui m'accompagnait et qui de cette encre noire écrivit au bas de cette page mon nom. Oui, cet homme qui ne nous avait pas laissé comme tant d'autres un fusil faussé ou une baïonnette rouillée, qui nous transmettait seulement l'outil de la transmission, tel quel, sans rien nous dire de lui, sans nous renvoyer vers ceux qui auraient pu lui survivre, nous avait fait un cadeau remarquable. Nous ne savions rien de ce qu’il avait écrit. Des lettres d’amour, des poèmes, un petit traité sur le langage des fleurs ? Peu importait. Le stylo ne nous conduisait pas à Villedieu. Il ne nous parlait pas de lui. C’était Villedieu au contraire qui nous l’offrait, qui nous suggérait non de reprendre le fil de son écriture interrompue, mais de prendre la plume et d’écrire à notre tour. Et les reportages télévisés qui n'étaient dus qu'à la perte de ce que nous devons aux morts et à la fascination que suscite la survie d'un objet qui, comme tout objet de consommation, est d'abord destiné à ne pas durer, ces reportages nous transmettaient malgré tout son message. Ce message ne tenait pas à l'objet qui avait survécu, ni à la possibilité de s'en servir. Il était dans cette invite silencieuse. Un homme mort à la guerre semblait nous dire qu’il n’avait qu’une chose à nous transmettre, la plus importante, la seule qui fût d’importance, ce stylo avec lequel, regardez, il était encore possible d’écrire. Certes l'encre coulait sur les doigts, mais les mots pouvaient revenir et c’était l’essentiel.