Lautresite, le jour, 25 juillet 03



Le stylo de Villedieu était-il si extraordinaire que les télévisions fissent le détour d'une de ces petites villes du nord dont personne ne parlait plus jamais, faute de catastrophe minière ? S'il n'avait plus écrit, si la plume avait été brisée, cette histoire eût-elle été différente ? Cassé ou en bon état, qu’était-il d’autre qu’un souvenir, au même titre que la pipe ou le ceinturon ?

Grâce à lui pourtant, Alexandre Villedieu, oublié de tous, avait trouvé une famille. Dont nous étions et dont seraient désormais tous ceux qui verraient en lui l’objet le plus fascinant du petit musée de Loos. Qui seraient sensibles à son énigme. Qui tenteraient de déchiffrer à leur tour le cryptogramme qu’il était. Brisé ou rouillé, incapable d’écrire, il n’aurait pas eu ce pouvoir. Vestige parmi les vestiges, il aurait figuré entre un jeu de cartes dépareillé et une blague à tabac. C’est parce qu’il écrivait encore qu’il était davantage que le témoin d’un passé révolu. Mais il n’était pas pour autant semblable aux autres objets retrouvés intacts ici ou là. Un fusil qui pouvait encore tirer, une gourde à laquelle il était encore possible de boire n’étaient pas un stylo qui pouvait encore écrire.

Comme les montres qui se transmettaient autrefois de père en fils, inscrivant la suite des générations dans un même comput, il était le lien du temps, la même encre se déliant sur le papier d'existences séparées par le siècle.