Lautresite, le jour, 25 juillet 03



Jamais la guerre n'avait autant manqué d'intelligence et de sens du sacré que sur ce front d'Artois embourbé et désert, où plus rien n'existait que cette colline qui contrôlait la plaine vers Lens. Lens où plus un habitant n'habitait, où plus une maison n'abritait.

Ils avaient le besoin d'écrire. Beaucoup en étaient incapables. Leurs textes étaient préimprimés sur des cartes postales qu’il suffisait de signer. À leur belle, ils envoyaient des poèmes rassurants parce que mensongers: « Aujourd'hui rien à dire/ Tout s'est bien passé/ Nous avons progressé/ Aux abords du sourire/ A peine un seul blessé/ Mon cœur dans le délire ». Les femmes ne mentaient sans doute pas moins: « Je pense à toi et me rappelle/ Tout le passé qui nous est cher / Qu'un temps plus clément renouvelle / Pour demain ce que fut hier ». Mais pourquoi ne pas mentir : quand la réponse arrivait, l'homme était mort.

Le soldat surgi des labours de Loos, avait au poignet une plaque d'identification en argent. Il s'appelait Alexandre Villedieu. Né à Lyon en 1886 dans une famille aisée, d'un père bourgeois et d'une mère aristocrate, il faisait commerce de fleurs. Il avait les yeux bleus, portait la moustache, mesurait un mètre soixante-trois, souffrait de tachycardie. Son nom est gravé sur le monument aux morts d'Ecully, le quartier où il vivait, au nord-ouest de la ville. Bien que réformé en 1909, il partit pour le front et ne revint jamais. Incorporé dans le premier régiment d'infanterie coloniale, il était à peine arrivé à Loos quand les Allemands lancèrent une contre-offensive.