Lautresite, le jour, 24 juillet 03


Je n'oublie pas la lampe à huile allumée par Jean-Paul II à Saint-Pierre de Rome pour brûler jusqu'au retour de la paix en Bosnie et dont la flamme brille toujours, longtemps après les accords de Dayton, au pied de l'image de Notre-Dame du Secours. Je n’oublie pas le regard des réfugiés qui viennent prier là pour une paix qui soit davantage que le silence des armes.

Mais ici les enfants jouent dans la carcasse désarmée d'un half-track tandis que des voisins construisent ensemble le muret qui protégera de la route les petits potagers que leurs épouses jardinent en bordure des maisons qui s'étagent lentement dans la colline. Les ruines ont beau faire, elle sont trop jeunes pour faire le poids. La vie qui revit empêche de les admirer. Même les tours Unis, surnommées Momo et Uzeir, ne sont remarquables qu'à l'heure où s'allument les quelques étages encore occupés. Ce qu'elles symbolisent, ce n'est pas la mort mais l'extraordinaire force de la vie qui survit à la mort, qui se niche dans chaque espace libre et s'active sans se soucier au dessus et au dessous d'elle des vitres brisées et des poutres noircies et tordues par la guerre.

La gare d'où ne part aucun train est illuminée chaque nuit car elle fonctionnera. Sur un mur de la Poste totalement détruite, une main a écrit :«Ici, c'est la Serbie !» Une autre a répondu : «Mais non, idiot, c'est la poste!» La bibliothèque seule est une ruine véritable qui pourrait comme les temples grecs ou les pyramides, témoigner pour les siècles des siècles de la volonté de détruire d'abord d'un peuple tout ce qui touche à sa filiation: ses écoles, ses églises, ses cimetières, ses bibliothèques, son histoire.