Lautresite, le jour, 23 juillet 03



Correspondance, 30. De Paul à Nicolas.
Mardi 30 avril 1996, Bruxelles. Évocatrice dérive de l'Abbé Pierre. Cette phrase de Morvan Lebesque, chroniqueur au Canard Enchainé, restée gravée dans ma mémoire. C'était après le fameux hiver 50 et l'avertissement était sans frais. L'article intitulé "Prenez garde Abbé Pierre" se terminait ainsi: "On apprend beaucoup de choses dans la rue en hiver. On apprend que les gens charitables sont comme les chats, ils ne se frottent a vous que pour se caresser". Sur quoi l'on peut construire certaine philosophie et ne plus donner d'argent qu'aux parcmètres.
Les chats aujourd'hui sont griffus et esquintent la noire pélerine de l'Abbé. La polémique fonctionne à plein régime, on en est à renégocier aujourd'hui les chiffres de la Shoah. Chaque quotidien, chaque hebdomadaire, trouve son historien. Les chiffres sont revus, bien entendu. Je ne pourrai m'en étonner. L'objet de l'histoire tient, effectivement, dans sa révision. Mon seul étonnement réside dans ce que l'on s'en étonne. Tant d'incurie, d'inculture, d'impéritie. En attendaient-ils autant, les propagateurs et les propagandistes de la négation ? Oui, absolument. Aussi la machine de la confusion, additionnée de celle de la négation, est-elle en marche. Elle va s'en aller détruire les rares objets de consensus que je n'appelle pas des tabous mais des valeurs. La Shoah est patrimoniale. L'on voit ici et là cependant des maisons classées qui brûlent.
Mon inquiétude se double d'une interrogation : y a-t-il là aussi une question générationnelle ? Enfant du baby-boom, je fais partie de ces héritiers indirects de la mémoire, nourris oralement des peurs de 40 (mon père, ma mère) et des effrois de 14 (mon grand-père). Maintenant qu'il est presque minuit dans le siècle et que les derniers contemporains se déchirent, je sais aussi que je serai incapable de transmettre cet héritage à mes enfants, tout juste compétent pour le restituer en termes principiels et éthiques, absolument inapte à en faire survivre le mythe. Ce qui fait les histoires au coin du feu qui nous enseignent, pour toujours, de nous garder des loups et des mauvaises fées.