Lautresite, le jour, 23 juillet 03



Péronne n’est pas que le nom d'un échangeur sur l'autoroute qui relie Paris à Lille et à Bruxelles. Les autoroutes sont des piédestaux dont il faut savoir descendre. À Péronne, le château a plus de mille ans. Mais tours, portes, remparts et fortifications, mots-clés du vocabulaire des villes, font aujourd’hui partie d’une langue morte. La guerre moderne a périmé jusqu’à l’idée même de défenses et comme le fort de Gravelines, construit par Vauban, est devenu un centre culturel, le château de Péronne, où Charles le Téméraire séquestra Louis XI, abrite un musée, l'Historial de la Grande Guerre.

Tout peut y paraître anecdotique. Un poster allemand montre la Belgique comme un couloir permettant l'invasion anglaise de l'Allemagne. Le tunnel sous la Manche y est préfiguré à sa place actuelle, aussi redoutable que la place forte d'Anvers. Un télégramme annonce la mort d'un soldat et son enterrement à Oostduinkerke, peut-être dans le petit cimetière où repose mon père. Une gravure d'Otto Dix représente les soldats allemands chez les putains à Bruxelles. Echo de cette photo publiée par Ernst Friedrich dans Krieg dem Krieg et exposée dans le Musée international contre la guerre qu’il avait ouvert en 1924 dans la Parochialstrasse à Berlin et que les S.A. fermèrent en 1933. Bien qu’accusatrice, la photo — soldats et filles aux seins nus — donnait au livre sa seule note d’humanité. Les hommes allaient aux femmes fuir la béance des gueules cassées qui hantent aujourd’hui encore les pages du livre de Friedrich comme elles hantaient leurs cauchemars.