Lautresite, le jour, 23 juillet 03


Partout des cimetières, partout des monuments aux morts. Français, Anglais, Sénégalais, Marocains, Indiens, Irlandais, Néo-zélandais, Africains du Sud, Ecossais, Américains, Australiens, Canadiens: leurs drapeaux sont accrochés dans une chapelle de la Cathédrale d'Amiens. La plus haute de France. Celle dont Ruskin écrivait qu’elle était une Bible de pierre. Mais peu des généraux de 14 devaient avoir lu Ruskin dont Proust avait traduit La Bible d’Amiens en 1904 et Sésame et les lys l’année suivante. Et ceux qui par amour de l’art, l’avaient lu, ne devaient guère partager son pacifisme, lui qui appelait les états à former “des armées de penseurs au lieu d’armées de meurtriers”. Ils se firent au contraire les meurtriers de leurs ennemis et ceux de leurs propres soldats jusqu’à ce que les croix devinssent plus nombreuses que les survivants. Un million d’hommes hantent la vallée. Beaumont-Hamel, Courcelette, Albert, Rancourt, Longueval. Des cimetières, des monuments, des nécropoles. À la sortie du village de Pozières, un cimetière. À trois kilomètres, le mémorial de Thiepval. Parmi les noms gravés sur les seize piliers monumentaux, un Purcell, un Joyce, un Faulkner. 73.000 disparus. Le monument est dédié aux soldats privés de sépulture par infortunes de la guerre. L'anglais dit curieusement fortune pour infortune mais plus exactement que le français missing people pour disparus. Les morts qui manquent. Les morts qui manquent davantage encore que les autres.

Les morts sans sépulture, - six cent mille sur les quatre millions de victimes des tranchées du front franco-allemand - font parfois d’inattendus retours: