Lautresite, le jour, 22 juillet 03



Correspondances, 23, Nicolas à Paul
Mardi 23 avril 1996, au seuil de la modernité. Déboussolé. Dépité aussi. Deux années d'efforts, de subtiles stratégies, de complexes planifications pour obtenir une place acceptable sur le marché du travail, s'échouent comme une vague à marée descendante, plus loin encore de la plage que la précédente.
Bien sûr, j'ai déjà théorisé tout cela, lu les indispensables articles et ouvrages qui démontrent que le travail n'est plus une valeur dominante de la société moderne, que les modes de socialisation doivent trouver d'autres média, et j'en passe. J'ai moi-même commis quelques textes en cette direction. Mais lorsque la théorie frappe à la porte de mon bureau, passe par le fil de mon téléphone, se dresse devant moi comme un mur imbécile, les ricochets insoupçonnés - ou plutôt bien entrevus, mais si facilement quantifiables - déploient soudain toutes leurs ramifications, avec l'inconscient, avec l'image sociale que les autres te renvoient, avec l'image que tu te fais de toi-même dans la société, telle que tu l'imagines, telle que te l'ont fabriquée tes parents, professeurs, amis.
Et cette société attend que je recommence, bien sûr. D'ailleurs à dire vrai, ce n'est qu'une péripétie bénigne dans une carrière qui s'annonce brillante. Tout le monde le sait, même moi. Alors pourquoi écrire ; Sisyphe avait-il un bloc-note, ou un écritoire au bas de la pente, pour noter à chaque passage ses états d'âme?
Et si cette fois la pierre était tombée sur l'autre versant, par accident, par facétie de la main invisible de la gravitation. Dois-je alors essayer encore une fois de gravir la pente, qui somme toute se trouve maintenant derrière moi, ou ne pas plutôt m'aventurer à explorer les contrées inconnues qui se trouvent devant?
Ce doit être la modernité. Je ne garde pas la boussole, qui pointe toujours derrière.