Lautresite, le jour, 17 juillet 03



Par ailleurs, on ne sait si on doit se réjouir ou pleurer de la place que prend la culture dans la construction européenne. On a compris qu'il s'agit d'une position "a minima". Lorsque le ministre Rudy Demotte s'étonne, à juste titre, de l'absence de la reconnaissance de la culture dans la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne citée plus haut, on peut se demander si, paradoxalement, ce peu d'intérêt ne représente pas une chance. Disons que l'on évite jusqu'ici de voir un jour des pièces de théâtre mises en jachère, des salles de cinéma liquidées pour cause de manque de compétitivité ou des budgets du livre supprimés pour surproduction littéraire. Mais, en même temps, on ne peut s'empêcher de penser que cette nonchalance donne le signal de départ d'une nouvelle forme de barbarie, où ce qui est nié en nous est aussi ce qui nous fonde. Cette disqualification culturelle, qui fait le profit des autres formes d'organisations, est une autoroute fonçant vers une disqualification sociale. Si la culture n'est plus un socle commun mais une option parmi d'autres de l'organisation de la vie en société, on verra bientôt passer corps et biens ce qui en nous fait habitus et manière d'être. Où la question ne sera plus posée en termes d'enseignants et d'éduqués mais de cultivés et d'ignorés. Où le problème ne se situera pas seulement en termes d'accès à la culture mais d'acceptation même des comportements, des actes, des pensées qui, ensemble, feraient culture. Où de très réelles fractures s'ouvriront plus encore et où une race des seigneurs pourra renaître sur les cendres d'une civilisation dissociée. Nous ne sommes plus dans ces temps où l'on pouvait dire que la politique organisait, que l'économie enveloppait, que le social pondérait et que la culture harmonisait. Ce qui fait dissociation et dissolution est désormais uniment à l'œuvre. En choisissant de porter le fer — c'est-à-dire de contraindre le lien — là où seules les parts les moins essentielles de notre façon d'être au monde sont sollicitées, l'Europe prend le risque de ne plus même pouvoir atteindre ce qui fait pourtant aujourd'hui le paradis de son politique et l'éden de son administratif : sa capacité à nous gérer.