Lautresite, le jour, 17 juillet 03



Longtemps, j'ai été européen. Je parle de cette époque incertaine où nous n'hésitions pas encore tout à fait entre Schengen et Helsinki. Je parle d'un temps de murs et d'effacements. Je parle de ce moment que nous préparions depuis trente ans, celui où l'Europe deviendrait enfin européenne. J'évoque donc un temps de chemins ouverts. Où j'ai pensé, c'est vrai, que l'Europe du politique et de l'économique allait se marier, enfin, avec l'Europe de la culture. La culture européenne sur laquelle ouvrait la circulation des gens et la "spiritualisation des frontières" n'était pas seulement, dans mon esprit, celle des chemins de Compostelle, des constructeurs de cathédrales, des pérégrins des universités, des parcours de Mozart, des descendeurs du Danube ou des passagers de l'Orient-Express, mais aussi sans doute, celle de l'Europe des colonisations, de l'Europe des camps ou de l'Europe des rideaux. Je pensais qu'on allait travailler un peu tout cela, remuer les couteaux et sonder les plaies. Bref que l'on allait pouvoir enfin penser la culture dont on était faits. Aujourd'hui hélas, la culture européenne on la retrouve surtout en acronyme dans les programmes européens, dans un sabir de camembert qui fait désormais passer Erasme pour un bailleur de fonds.
Il avait pourtant paru qu'Edgar Morin, dans "Penser l'Europe", avait tracé quelque chose de l'ordre d'une route, pas une route peut-être, alors une sente, quelque chose de jeté sur le paysage, une façon de le traverser. Et puis, pas seulement Morin : des gens ici et là, des poètes, des sortes de personnages non-croyants mais terriblement religieux — comme disait Robert Desnos, je ne suis pas chrétien mais vous ne trouverez personne de plus religieux que moi : il traçait là la qualité du lien, il savait ce qui faisait social. Ces gens-là, donc, qui psalmodiaient dans des livres, dans des films ou dans des tableaux pour que l'Europe reste un continent et ne devienne pas un problème. Dirais-je que ces préoccupations-là sont désormais lettre morte ?