Lautresite, le jour, 16 juillet 03



Fables, 6
Tel écrivain mort aujourd'hui, dont la critique disait qu'il était fou et la radio qu'il écrivait saoul, a toujours pris garde de ne pas appeler ses livres. Son premier roman s'intitule simplement "110 pages". L'autre, consacré à la banalité de notre existence : "125 pages". Sur la jaquette, après la mention "Du même auteur", j'ai lu qu'il avait aussi écrit : "132 pages", "148 pages" et un autre "125 pages". Il était indiqué sous la rubrique "À paraître aux mêmes éditions" : "116 pages et pas une de plus". "116 pages et pas une de plus" est son dernier roman, celui précisément dont on a dit qu'il n'avait pas été, loin s'en faut, un succès de librairie. Parce que la critique disait qu'il était fou. Et la radio qu'il écrivait saoul. Qu'aura bien pu dire la télévision de tel écrivain mort aujourd'hui ?

Verbatim, 8
Sentiment cent fois éprouvé : c'est précisément lorsque l'on me dit "Vous n'êtes pas d'ici, vous ne pouvez pas comprendre" que je me sens en pays de connaissance.

Histoire, 7
20 juillet 1995. Je lis dans Le Monde, que j'achète ici entre des bouteilles d'ambre solaire et des canards flottants, l'appel du maire de Tuzla, Selim Beslagic. Il est aujourd'hui un vieux camarade. Je l'ai rencontré à plusieurs reprises, ces deux derniers mois, après que je me suis rendu à Tuzla à la fin de l'an dernier et que je l'ai revu à Sarajevo en début d'année. Il était passé par le tunnel. On le traverse à pied et tassé, on laisse la voiture de l'autre côté de l'aéroport. J'étais arrivé en avion. L'idée m'était venue alors que l'Occident atterrissait tandis que l'Orient bosniaque piétinait dix pieds sous terre. Nous célébriions le millième jour du siège de la Ville. Nous cherchions en vain les élus significatifs, ceux qui auraient pu dire au maire Kupusovic que ses égaux, ses pairs, ses homologues, étaient aussi ses confrères.