Peur qu'elle ne s'enclave elle-même,
qu'elle ne soit sa meilleure prison, qu'elle ne se refuse finalement
à l'exercice laborieux de la liberté. Il est également
possible de ne pas croire que l'Europe soit assez entêtée
et persistante pour garantir les changements —décidés
et timides— que ce pays, comme d'autres, affronte. On peut craindre,
en effet, que notre vision de l'Est relève aujourd'hui encore
d'une supposition et d'une présomption — la supposition
d'un échec, le leur ; et la présomption d'un triomphe,
le nôtre — fondées sur une inconséquence historique
et une méconnaissance politique calamiteuses. La Roumanie n'a
pas échappé à ce désastre orgueilleux. Pourquoi
n'avons-nous pas réussi - nous, Européens riches, provenant
de pays démocratiquement développés, aux institutions
stables et aux traditions vénérables - à proposer
une alternative crédible à la barbarie, au capitalisme
sauvage et aux dérives mafieuses qui sont, semble-t-il, un baromètre
fiable de l'évolution des pays d'Europe Centrale et Orientale
? Justifions-nous en effet de quelque vision politique, de quelque programme
économique, de quelque projet culturel qui nous rendent absolument
indispensables aux citoyens albanais, ukrainiens, russes ou roumains
? Il y a trop de questions auxquelles nous devons répondre non.
On peut pourtant espérer encore pour la Roumanie.
Les cinq années qui viennent de passer, finalement, c'est Ceausescu
divisé par cinq, le communisme par neuf. Il est conseillé
de brider ses impatiences. Car il se pourrait que notre manque d'allant
repose sur une confusion. Habitués que nous sommes désormais
aux emballements de l'histoire, nous prenons ses lenteurs pour des arrêts
et ses modérations pour des regrets. Il n'est pourtant pas de
démocratie qui s'établisse durablement sur des précipitations
et des emportements.
Il n'est alors pas interdit d'être optimiste. En Roumanie, le
pire est simplement un peu moins jamais sûr qu'ailleurs. C'est
une terre où le malheur a su faire son nid.