Reprise, 6.
On s'en souvient mal aujourd'hui, mais on a longtemps cru Ceausescu
immortel. Les mois d'avant décembre 1989 ont passé lents
et blancs comme un long hiver. Comme les années qu'il gouverna,
terrible et mauvais génie, papa d'orphelins sans nombre, casseur
de culture, systématiseur de mémoire, rattrapé
par une dernière folie, tueur de villages, retourneur de cimetières,
enfouisseur de souvenirs. Il a fini par gagner une mort de chien, seul
cadavre véritable d'un faux charnier depuis passé à
la chaux vive. Certains croient dur comme fer (comme un rideau ? comme
un garde ?) qu'il a ressuscité d'entre les morts. Que le théâtre
a gagné, que la pièce n'est pas finie, que les trois coups
sont à venir.
En Roumanie, rien n'est jamais sûr.
Un maire, aujourd'hui, sonde le sol de sa ville, déplace les
statues, fouit la terre de sa place centrale à la recherche d'ossements
daces. Cela se passe à Cluj, la Napoca roumaine, la Koloszvar
hongroise, la Klausenburg saxonne. Ce maire a renversé un roi
- Mathias Ier Corvin, souverain de Hongrie, né là en 1440,
mort ailleurs, humaniste et lettré, guerrier et vainqueur, statufié
sur son cheval - pour chercher dessous plus roumain que lui. Ce maire
est l'extrême président d'un parti ultranationaliste qui
vient d'envoyer au gouvernement quelques ministres.
En Roumanie, tout est toujours à refaire.
Les jours de décembre 1989 laissèrent pourtant présager
un miracle. Cette révolution était notre enfant. Nous
l'avions adoptée. Les hommes réunis au Studio Quinze de
la télévision prise en otage par ses révolutionnaires
mêmes nous rendaient fiers et libres. Mais la nostalgie ne sert
pas l'histoire. Quelqu'un hors écran ravaudait patiemment le
drapeau. On ne l'avait pas vu. Mais nous avons plus froid tout de suite.
Aujourd'hui encore, nous nous sentons très peu réchauffés.
On peut avoir peur à nouveau pour la Roumanie.