Lautresite, le jour, 14 juillet 03



Reprise, 6.
On s'en souvient mal aujourd'hui, mais on a longtemps cru Ceausescu immortel. Les mois d'avant décembre 1989 ont passé lents et blancs comme un long hiver. Comme les années qu'il gouverna, terrible et mauvais génie, papa d'orphelins sans nombre, casseur de culture, systématiseur de mémoire, rattrapé par une dernière folie, tueur de villages, retourneur de cimetières, enfouisseur de souvenirs. Il a fini par gagner une mort de chien, seul cadavre véritable d'un faux charnier depuis passé à la chaux vive. Certains croient dur comme fer (comme un rideau ? comme un garde ?) qu'il a ressuscité d'entre les morts. Que le théâtre a gagné, que la pièce n'est pas finie, que les trois coups sont à venir.
En Roumanie, rien n'est jamais sûr.
Un maire, aujourd'hui, sonde le sol de sa ville, déplace les statues, fouit la terre de sa place centrale à la recherche d'ossements daces. Cela se passe à Cluj, la Napoca roumaine, la Koloszvar hongroise, la Klausenburg saxonne. Ce maire a renversé un roi - Mathias Ier Corvin, souverain de Hongrie, né là en 1440, mort ailleurs, humaniste et lettré, guerrier et vainqueur, statufié sur son cheval - pour chercher dessous plus roumain que lui. Ce maire est l'extrême président d'un parti ultranationaliste qui vient d'envoyer au gouvernement quelques ministres.
En Roumanie, tout est toujours à refaire.
Les jours de décembre 1989 laissèrent pourtant présager un miracle. Cette révolution était notre enfant. Nous l'avions adoptée. Les hommes réunis au Studio Quinze de la télévision prise en otage par ses révolutionnaires mêmes nous rendaient fiers et libres. Mais la nostalgie ne sert pas l'histoire. Quelqu'un hors écran ravaudait patiemment le drapeau. On ne l'avait pas vu. Mais nous avons plus froid tout de suite. Aujourd'hui encore, nous nous sentons très peu réchauffés.
On peut avoir peur à nouveau pour la Roumanie.