Lautresite, le jour, 10 juillet 03



Reprise, 5.
On prétend qu'il n'y a pas d'humanitaire sans image. L'acte fondateur de la spectacularisation de l'humanitaire, c'est Stanley rencontrant Livingstone. Il y a du Livingstone dans chaque médecin sans frontières, il y a du Stanley dans chaque cameraman de télévision. J'entends — nous sommes le 5 octobre 1993 — qu'un avion humanitaire s'envole vers l'Inde où l'on dénombre sans doute trente mille morts tandis qu'un autre décolle pour Moscou où l'on en compte peut-être cent. Dans un cas des éléments naturels, dans l'autre des événements politiques : comme si l'on ne pouvait désormais plus souffrir à l'abri de l'humanitaire. Mourir sans soin et sans caméra est désormais le comble d'une nouvelle sorte de prolétarisation mondialisée. D'où vient cette obsession du soulagement, cette monomanie du traitement, cette hantise du sauvetage ? Depuis vingt ans, la manière que certains ont de s'asseoir au chevet des autres nous est devenue coutumière : l'on crée à partir d'elle une culture de l'initiative où, comme en médecine, l'obligation de l'action oblitère désormais celle du résultat. "Au moins aura-t-on tenté quelque chose" : il est désormais indifférent de questionner cet automatisme et de délibérer sur ses conséquences. Le scalpel et la caméra aujourd'hui régulent le malheur : celui qui leur échappe n'est peut-être pas simplement mort, plus vraisemblablement même n'a-t-il même jamais existé. C'est ainsi que disparaissent des personnes et que s'effacent des noms. Je voudrais donc plaider pour la scansion, la récitation et la psalmodie.