Reprise, 5.
On prétend qu'il n'y a pas d'humanitaire sans image. L'acte fondateur
de la spectacularisation de l'humanitaire, c'est Stanley rencontrant
Livingstone. Il y a du Livingstone dans chaque médecin sans frontières,
il y a du Stanley dans chaque cameraman de télévision.
J'entends — nous sommes le 5 octobre 1993 — qu'un avion
humanitaire s'envole vers l'Inde où l'on dénombre sans
doute trente mille morts tandis qu'un autre décolle pour Moscou
où l'on en compte peut-être cent. Dans un cas des éléments
naturels, dans l'autre des événements politiques : comme
si l'on ne pouvait désormais plus souffrir à l'abri de
l'humanitaire. Mourir sans soin et sans caméra est désormais
le comble d'une nouvelle sorte de prolétarisation mondialisée.
D'où vient cette obsession du soulagement, cette monomanie du
traitement, cette hantise du sauvetage ? Depuis vingt ans, la manière
que certains ont de s'asseoir au chevet des autres nous est devenue
coutumière : l'on crée à partir d'elle une culture
de l'initiative où, comme en médecine, l'obligation de
l'action oblitère désormais celle du résultat.
"Au moins aura-t-on tenté quelque chose" : il est désormais
indifférent de questionner cet automatisme et de délibérer
sur ses conséquences. Le scalpel et la caméra aujourd'hui
régulent le malheur : celui qui leur échappe n'est peut-être
pas simplement mort, plus vraisemblablement même n'a-t-il même
jamais existé. C'est ainsi que disparaissent des personnes et
que s'effacent des noms. Je voudrais donc plaider pour la scansion,
la récitation et la psalmodie.