Commémorons donc le Rwanda. Il
ne faudra jamais oublier que le choléra nous a désengourdis
là où la machette y avait échoué. Là
encore — et nous l'avons fait avec une belle constance depuis
vingt ans — nous avons choisi la maladie plutôt que la politique.
Le nationalisme, le fanatisme, l'épuration ethnique sont des
créations politiques. Elles ne nous importent donc pas. Seuls
les mourants de morts violemment naturelles nous intéressent.
Car ce qui nous est intolérable, en dernière analyse,
ce sont les gens qui souffrent. Nous nous habituons de plus en plus
à vivre dans un temps où la Justice a été
remplacée par l'Hôpital. C'est désormais le service
des urgences qui régule la planète. Nous n'apprenons rien,
nous retenons peu, mais nous commémorons beaucoup. La commémoration,
c'est finalement ce que nous pouvons faire de mieux. Nous avons besoin
de la mémoire des catastrophes pour exister. J'ai cru longtemps
que la réparation était, avec le souvenir, une seconde
nature occidentale. Je me déprends de cette idée. Tout
indique que nous ne ferons rien sinon commémorer que nous n'aurons
rien fait.
Verbatim, 5.
Nous considérons victimes aujourd'hui les gens que nous ne caractérisons
plus par le respect dû à leurs droits et devoirs mais par
l'urgence du comblement de leur besoin. Nous considérons victimes
les gens que nous dépouillons, à l'occasion de la survenance
du malheur, de leur être social et dont nous n'agréons
que la diminution, l'incomplétude et la carence.