Lautresite, le jour, 10 juillet 03



Commémorons donc le Rwanda. Il ne faudra jamais oublier que le choléra nous a désengourdis là où la machette y avait échoué. Là encore — et nous l'avons fait avec une belle constance depuis vingt ans — nous avons choisi la maladie plutôt que la politique. Le nationalisme, le fanatisme, l'épuration ethnique sont des créations politiques. Elles ne nous importent donc pas. Seuls les mourants de morts violemment naturelles nous intéressent. Car ce qui nous est intolérable, en dernière analyse, ce sont les gens qui souffrent. Nous nous habituons de plus en plus à vivre dans un temps où la Justice a été remplacée par l'Hôpital. C'est désormais le service des urgences qui régule la planète. Nous n'apprenons rien, nous retenons peu, mais nous commémorons beaucoup. La commémoration, c'est finalement ce que nous pouvons faire de mieux. Nous avons besoin de la mémoire des catastrophes pour exister. J'ai cru longtemps que la réparation était, avec le souvenir, une seconde nature occidentale. Je me déprends de cette idée. Tout indique que nous ne ferons rien sinon commémorer que nous n'aurons rien fait.

Verbatim, 5.

Nous considérons victimes aujourd'hui les gens que nous ne caractérisons plus par le respect dû à leurs droits et devoirs mais par l'urgence du comblement de leur besoin. Nous considérons victimes les gens que nous dépouillons, à l'occasion de la survenance du malheur, de leur être social et dont nous n'agréons que la diminution, l'incomplétude et la carence.