C'est là que notre société
devrait plutôt demander au monde rural un service, non pas en
se tournant vers lui pour aménager son territoire, mais en y
cherchant des recettes ailleurs perdues pour aménager son temps.
Et si dans l'Europe on se préoccupait également un peu
moins d'aménager le territoire, géographique, institutionnel,
normatif ou virtuel, pour un peu plus s'intéresser au temps,
humain, vécu, culturel, libre ou perdu.
Correspondances, 8, Paul à Nicolas.
Lundi 8 avril 1996. Bien entendu les œufs sont arrivés dans
les jardins. Les enfants courent. Impossible désormais de ne
pas se demander ce qu'il y a dans un œuf. La salmonellose a l'air
d'être passée de mode. Incidemment, j'apprends qu'on nourrit
aussi les poules avec de la viande de poule. Quelle importance si les
poissons s'alimentent bien de chairs naufragées.
Autrement, l'on commémore. Sarajevo, quatre ans, commémoration.
Tchernobyl, dix ans, commémoration. Rwanda, deux ans, commémoration.
Plus un jour qui soit un non-anniversaire. Comme s'il s'agissait de
retarder indéfiniment une maladie d'Alzeimher qui guetterait
les citoyens surinformés. Alors les journalistes journalisent,
contextent, expliquent, historisent. Toujours cette fonction expiatoire,
cette façon d'inaugurer les chrysanthèmes en fermant la
bouche des morts. J'ai déjà dit, ailleurs, l'hypocrisie
qu'il y avait dans ces mots : "Plus jamais ça" que
chacun devrait remplacer, toutes affaires cessantes, par "Plus
jamais moi". Non, plus jamais je ne m'habituerai, je n'admettrai,
je ne serai complice d'un "ça". Cette responsabilité
n'est pas de saison au moment où chacun guette l'importance d'un
soleil renaissant qui fait sortir des maisons les gens, leurs enfants,
leurs soucis.