Histoire, 3.
15 juillet 1995. Le Cotentin, parce que la distance est courte et les
enfants petits. Les journaux, sur la route, parlent de l'impuissance
occidentale. Nous en disions un mot, juste avant mon départ,
avec Michel Gheude : un changement de sémantique s'impose. Il
n'y a pas d'impuissance là où il n'y a que manque de volonté.
Le français a créé à partir du grec un terme
qui décrit exactement notre situation, c'est le mot aboulie.
C'est bien d'une fatigue mentale et d'une faiblesse du sens dont nous
sommes atteints. Nous ne le lirons cependant pas à la une des
quotidiens parce qu'il s'agit d'un vocabulaire trop compliqué.
On se retrouvera donc interminablement impuissants là où
nous faisons pourtant tous les jours des enfants dans le dos aux Bosniaques.
Les réfugiés de Srebrenica sont, eux, arrivés à
Tuzla. Il y a là encore un mensonge du vocabulaire : nous disons
"réfugiés", ils se vivent "personnes déplacées".
Bien entendu, ils ont raison. Réfugié est un mot statique,
personne déplacée une terminologie mobile. Faut-il leur
laisser l'espoir de n'être, finalement, que des "personnes
en mouvement " dont l'arrivée à Tuzla ne serait que
l'aller d'un voyage qui suppose un retour ? Hélas, nous avons
tellement conventionné ce terme de réfugiés qu'en
employer un autre ferait désormais courir un risque majeur à
ses usagers : celui de n'être rien de plus que moins qu'un homme.
On n'est pas, aujourd'hui, une personne en mouvement en Europe. On circule
d'autant moins que les frontières sont ouvertes. Cet oubli vertueux
de ces pérégrinations qui ont fondé nos civilisations
fait date. Et me fait peur. Si j'ai plaisir à habiter ma maison,
je ne me résous pas aux barricades et aux cadenas. Je suis donc,
pour accueillir l'autre, contraint à l'accepter comme réfugié.
Je ne peux plus simplement l'inviter, je ne suis plus un hôte,
moins encore un amphitryon. Je suis un homme du vingtième siècle
qui réserve sa cave aux malheurs du monde.