Distinguer un Belge d'un Irlandais, un Catalan
d'un Hongrois, un Bavarois d'un Sicilien, un Luxembourgeois d'un Grec
autrement que par l'étiquette qu'ils arborent sur leur veston
dans une réunion. Les distinguer par les sensibilités
différentes qu'ils expriment, des attitudes caractéristiques,
des manières de s'habiller —n'en déplaise à
Messieurs Benetton, Heinz ou Morris. Pour combien de temps encore ?
Ce qui fait la saveur des jambons ne pourrait-il pas être bon
pour les Européens ? Et moi, toujours parmi le troupeau des transhumeurs.
Humeurs d'Europes.
Correspondances, 2, Paul à Nicolas.
Mardi deux avril 1996. A cette époque d'équarissage pour
tous, je crains qu'il convienne d'ajouter le nom de Hans Koschnick,
victime d'un épuration ethnique qu'il n'a pas su juguler et d'un
découpage électoral qu'il n'a pas pu imposer. Bien peu
l'auront appris, sauf à porter attention aux insignifiances :
Koschnick, l'administrateur européen, a quitté Mostar
aujourd'hui. Je vais dire, très vite, que son départ incarne
une défaite nouvelle de l'Europe. Je n'en dirai guère
plus à propos de l'homme — il fut maire de Brême
qui a été, on l'oublie, une Ville-État et qui compta,
on le sait plus, au nombre des villes détruites de la deuxième
guerre — et rien de très engageant à propos de la
fonction. Que dire, en effet, du Mostar européen ? Que dire d'une
ville où seule la laideur tient debout ? Cela aura sans doute
été notre principal échec, de n'avoir pas su restaurer
la beauté. À propos de Mostar justement, je lisais tout
à l'heure Predrag Matvejevitch — ce grand écrivain
en est originaire — , il précise que Mostar ne veut pas
simplement dire "Vieux Pont", je le savais, mais aussi "Gardien
du Pont ", je l'ignorais. Marina me signale par ailleurs que le
prénom Predrag se traduit par "Très cher, très
précieux à mon cœur".