Hier, d'un battement d'ailes, saut au cœur
du Continent Espagne, ce soir retour à Bruxelles. Hier les nuages,
maintenant la nuit ; l'Europe échappe à mon regard, à
mon désir. Je dois me contenter, tout comme tous ceux assis dans
ce cigare de métal, d'être un parmi le troupeau des européens
transhumants. Si ce n'est que l'on ne hume pas grand-chose dans l'air
pressurisé d'un avion. Quelle odeur peut bien avoir l'Europe
?
Bien sûr, près de la Plaza Mayor, le goût de ce gazpacho,
l'odeur de cette mortilla, de ces jambons suspendus. Je reviens avec
plus de quatre kilos de charcuterie entre mes dossiers et mes cravates.
À l'heure de l'Europe de la vache folle, je me demande si, comme
antidote, il ne faudrait pas s'intéresser à une Europe
des jambons. Une des causes de cette psychose de la vache folle est
que le consommateur européen —quésaco? — ne
sait pas, lorsqu'il plante sa fourchette dans un steak, s'il mange du
bœuf écossais, de la vache espagnole ou de la génisse
française. Bien ignorant par contre celui qui ne sait faire la
différence entre un jambon espagnol — et un connaisseur
saura même dire s'il vient de Séville, de Valence ou de
Burgos — italien, allemand, français, la Forêt-Noire,
Bayonne, Parme, épaisseurs d'une Europe du goût, des terroirs,
riche de ses diversités qui en sont les traits d'Union. Il n'y
a guère de culture du jambon en Asie, en Afrique ou au Moyen-Orient.
Il y a cette culture européenne, mais il n'y a pas un unique
jambon européen. Bien sûr, il existe ce jambon pâle
d'aspect, présenté en tranches rondes ou carrées,
dont le goût n'a plus grand chose à voir avec le cochon
qui l'a donné, et que l'on ne sait distinguer la plupart du temps
que par l'étiquette que lui accole son producteur. Le but n'est
pas de renier cette Europe — de temps en temps cette envie d'un
simple jambon-beurre — mais de ne pas réduire les jambons
à ce seul représentant rosâtre.