Lautresite, le jour, 2 juillet 03

C'est d'abord une histoire coloniale et une histoire de classe que ce naufrage de la Méduse, le 2 juillet 1816. L'expédition lancée vers le Sénégal par la France pour reprendre le pays au terme du Traité de Paris compte quatre navires et est dirigée par un "immigré", le vieil amiral de Chaumareys qui n'a plus navigué depuis vingt ans et qui s'est muni de cartes imprécises. Nous sommes là après Napoléon et sous la Monarchie de Louis XVIII. Suite à une erreur de navigation — "Dans la nuit du 1er au 2 juillet, la corvette l'Echo qui avait toujours fait route avec nous, fit plusieurs signaux de nuit avec des falots, pour nous prévenir que nous allions trop près de la terre. L'officier qui était de quart ne les comprit pas ou ne voulut pas les comprendre, car ces Messieurs se croient trop instruits et incapables de commettre aucune erreur, mais malheureusement ils se trompent souvent, c'est ce qui nous arriva", écrira plus tard le capitaine d'infanterie Daniel Dupont— la Méduse s'embourbe dans les sables sénégalais du banc d'Arduin. On mettra des canots à la mer. Il n'y en aura pas assez. Un radeau de fortune sera construit et largué : à son bord, 152 hommes. Quelqu'un, sans doute, coupera bientôt la corde qui le relie aux canots : le radeau dérive. Après treize jours de dérive,10 survivants seulement seront récupérés par "L'Argus" l'un des navires de l'expédition. Durant ces quelques jours, tout se passera sur le radeau : famine, tempête, anthropophagie, meurtres. Les deux seuls gradés embarqués sur le radeau, Savigny et Corréard, livreront très vite leurs notes sur le naufrage et ses conséquences. L'amiral de Chaumareys, déclaré coupable au terme d'un procès retentissant, sera condamné à la peine de mort, commuée ensuite en trois ans de prison et en perte de ses droits et titres. Géricault en fera le tableau que l'on sait, pour lequel même Eugène Delacroix posera. Géricault fera venir des cadavres des hôpitaux et l'on construira dans son atelier une réplique fidèle du radeau. Pour les ciels, il se déplacera au bord de mer. Après un an, le tableau est prêt. On le montre, c'est la huée. Le scandale naîtra surtout du seul homme qui soit peint debout sur ce radeau : il est noir. Métaphore de la précarité des valeurs humaines, icône de l'incompétence du pouvoir, parangon du romantisme, le tableau "Le radeau de la Méduse" est lui-même en train de disparaître peu à peu : le plomb employé dans la composition de la peinture obscurcit, par oxydation au contact de l’air, la toile de façon irréversible.