Lautresite, le jour, 26 juin 03
 

Ce lundi 16 juin 2003. J'écris ces lignes en réparation d'un affront que je n'ai pas commis, mais que je n'ai pas pu empêcher. Pardon. Car si ce n'est moi, qui alors s'excusera ? Sans doute personne.
J'enseigne à l'Université libre de Bruxelles. Je suis belge. Je suis juif. J'ai porté ma mère en terre mercredi passé. Elle avait 95 ans. Elle est venue au monde en 1908, sous le régime de François-Joseph, dans cette Hongrie de ses origines, antisémite déjà, aux cris de "Mort aux Juifs". Elle vient de nous quitter aux cris de "Sales Juifs!", en notre Belgique qu'elle chérissait tant pour le respect d'autrui qu'elle y avait trouvé. La boucle honteuse de l'histoire se refermait sur elle, implacable dans sa redite. Et impardonnable.

Les faits ? Simples. Dans une des communes de Bruxelles, funérarium et école primaire se font face. Au moment où s'ébranlait le convoi funèbre de cette dame, qui fut ma mère, des enfants maghrébins, en récréation, observant l'étoile de David de son corbillard, couvrirent ses restes d'invectives. Impuissant à la protéger de cette ultime indignité, je n'ai pu que suivre sa dépouille, sans réagir. J'en demeure mortifié, humilié et consterné.

Ici, on m'expliquera doctement que nos jeunes compatriotes maghrébins, âgés de 6 à 12 ans, « ont la haine » à cause du conflit israélo-palestinien et, qu'à leur âge, ils confondent tout, comme d'ailleurs certains de leurs aînés. Bien vu, et pourtant, c'est en expliquant ainsi que l'on a tout faux. En effet, le manquement dans ce cas doit moins se traquer chez ces gamins que dans l'enseignement actuel et ses lacunes en matière d'éducation, au sens, mais oui, un peu obsolète de la notion.

Et je m'explique. Il y a cinquante ans, j'étais inscrit à l'école primaire d'Ixelles, située en face des étangs. Tous les jours, à l'heure de la récréation, passaient, devant les enfants que nous étions, les convois funèbres à destination de l'église Sainte-Croix de la place Flagey actuelle. Tous les jours, à leur vue, la cour entière se figeait, au garde-à-vous, et chrétiens, juifs ou autres, nous enlevions nos casquettes en hommage à l'inconnu que l'on emportait là et par respect pour les affligés qui le suivaient.

Le vieux maître que je suis maintenant, qui, jusqu'à ce jour, a déjà essayé de former quelque 25.000 jeunes, le dit sans détour: deux heures en moins de cours consacrées aux têtards ou aux ordinateurs et deux heures en plus accordées à la morale élémentaire -par exemple: « On n'insulte pas les morts" -et l'obligation de savoir-vivre qui en découle, contribueraient mieux à changer la triste face de certaines choses que les tables rondes et autres bavardages consensuels d'adultes, voulus d'avance « politiquement corrects ", dont on nous repaît à satiété.

Si l'on avait acquitté ce prix dérisoire, on aurait, j'ose le croire, épargné à une presque centenaire, qui a vécu toutes les horreurs du beau vingtième siècle, sans jamais perdre foi en l'homme, ni préférer un enfant à un autre, la disgrâce inexcusable de partir sous les invectives d'écoliers, aveugles par carence éducative. La honte est un peu la leur, beaucoup celle de leurs maîtres et parents.


Cette carte blanche de Thomas Gergely, a paru dans le Soir du 25 juin 2003.