Lautresite, le jour, 17 juin 03
   

 
"La pluie avait faibli. Quand le vent se leva, de la poussière de brique grinçait entre les dents. C'était typique de Berlin, nous a-t-on dit. Anna et moi étions ici depuis six mois. Elle avait quitté la Suisse, moi Düsseldorf. Elle étudiait la danse d'expression nu-pieds chez Mary Wigman dans une villa de Dalhem ; moi, je voulais toujours devenir sculpteur, dans l'atelier de Hartung sur la Steinplatz, mais j'écrivais, où que je sois, debout, assis, ou couché près d'Anna, des poèmes longs et courts. Et puis il s'est passé quelque chose qui était extérieur à l'art. Nous avons pris le métro aérien jusqu'à la gare de Lehrte. Elle dressait encore son squelette d'acier. Nous sommes passés devant les ruines du Reichtag, la porte de Brandebourg, au sommet de laquelle manquait le drapeau rouge. Ce n'est que Postdamer Platz que nous avons vu, depuis le côté ouest de la limite des secteurs, ce qui s'était passé et ce qui se passait à l'instant, ou depuis que la pluie avait faibli. Des colonnes de fumée montaient de Colombushaus et de la Maison de la Patrie. Un kiosque était en flammes. De la propagande carbonisée que le vent avait emportée en même temps que la fumée tombait du ciel comme une neige noire. Et nous voyions des attroupements qui se déplaçaient sans but. Pas de Vopos. Mais, coincés dans la foule, des chars soviétiques, des T34, un type que je connaissais. Un panneau avertissait : "Attention ! Vous quittez le secteur américain." Quelques adolescents se risquaient quand même de l'autre côté, avec ou sans vélos. Nous, nous sommes restés à l'Ouest.
Je ne sais pas si Anna a vu plus de choses que moi, ou différentes. Tous les deux, nous avons vu les visages d'enfants des fantassins russes qui s'enterraient le long de la frontière. Et, plus loin, nous voyions des projecteurs. Partout gisaient un bon nombre de pierres. Des pierres contre les chars, J'aurais pu croquer l'attitude du jet de pierre, écrire, debout, un poème, court ou long, sur le jet de pierre, or je n'ai pas tracé un trait, pas écrit un mot - mais le geste du jet de pierre ne s'est pas effacé. Dix ans après seulement, quand Anna et moi, assiégés d'enfants, nous considérions l'un l'autre comme des parents et que nous ne voyions plus la Postdamer Platz que comme un no man's land, et murée, j'ai écrit une pièce de théâtre - une tragédie allemande qui s'appelait Les plébéiens répètent l'insurrection et qui n'a pas plu aux gardiens du temple, dans un État comme dans l'autre. Il y était question, en quatre actes, du pouvoir et de l'impuissance, de la révolution planifiée et de la révolution spontanée, de savoir si on pouvait modifier Shakespeare, de l'augmentation des cadences et d'un chiffon rouge en lambeaux, de thèses et d'antithèses, d'orgueilleux et de pusillanimes, de chars d'assaut et de projecteurs, d'une insurrection ouvrière sous la pluie, que, à peine écrasée, en date du 17 juin, on a falsifiée pour en faire une révolte du peuple et qu'on a proclamée fête nationale, ce qui provoquait à l'Ouest, à chaque congé, de plus en plus de morts dans la circulation.