Lautresite, le jour, 16 juin 03





Rue Saint-Nicaise, chargée jusqu'à la gueule de paille, une charrette bloque la voie (1). La gamine Pensol tire le cheval par le licol et range l’attelage sur la droite. Le bonhomme qui s'éloigne lui a promis une pièce pour garder la carriole. Houspillé par son maître impatient, le cocher de Bonaparte, fouette vigoureusement ses chevaux pour passer l'obstacle. Deux secondes plus tard, une gigantesque explosion. Deux cent quarente kilos de poudre dissimulés sous la paille volatilisent la carriole et la jeune fille. Sept autres victimes trépassent, 60 sont blessées. Plusieurs maisons s'écroulent et toutes les vitres des Tuileries dégringolent. Pourtant, dans son carrosse, Napoléon est indemne.
Pour Bonaparte, aucun doute, les jacobins ont fomenté l'attentat. Dans les jours qui suivent, la répression s’abat sur la gauche et décapite le mouvement républicain en déportant 130 activistes (hâtivement baptisés « anarchistes ») aux Seychelles, à Cayenne et en Afrique. Parallèlement aux représailles, la police reconstitue laborieusement le cheval du chariot piégé grâce aux morceaux de chairs éparpillés. À l’issue de ce puzzle sanglant, on diffuse un « portrait robot » : « jument de trait, sous poil bai, la crinière usée, la queue en balai, nez de renard, flancs et fesses lavées». Un marchand se souvient du bourrin et décrit son acheteur : c'est un nommé Carbon, un chouan. "Mes bonnes gens, c'est pour le Roi !" gueule encore Carbon à son dernier parterre, avant d’être guillotiné, affublé de la chemise rouge des parricides. Aucun doute, l'attentat était commandité par les royalistes. Bonaparte se fait un devoir de sanctionner. Un coup à gauche contre les républicains, un coup à droite contre l'ancien régime. Joyeux Noël et Vive l’Empire, mademoiselle Pensol. Quel était ton prénom, la môme ? Marianne ?

TK

(1) La rue Saint-Nicaise a disparu dans les travaux de prolongement de la rue de Rivoli. Elle reliait le Carrousel à la rue Saint-Honoré et l'Opéra. L'opéra était alors rue Richelieu et couvrait le terrain de la place Louvois. Aujourd'hui, la rue St-Nicaise commencerait à la pyramide de verre et se poursuivrait dans la galerie Richelieu.