Lautresite, le jour, 12 juin 03
 


 

En ce jour du jeudi 12 juin 2003. Puisque les journaux de mon pays de bonne humeur recommencent à en causer, emboîtons leur le pas. Je veux parler de ces vaches en polyester qui seront exposées en ville — elles seront 185 — dès le 21 juin prochain. On s'est déjà ici épanché sur ce sujet et depuis bien longtemps. Nous rappellerons tout de même qu'il s'agit là d'un concept d'obédience culturelle à connotation picturale et à finalité conviviale consistant à mettre d'accord un ayant droit (celui qui eut l'idée originale), un producteur (celui qui l'importa), un sponsor (une entreprise, une institution, une personne privée), un artiste, des petites mains (des enfants des ateliers du mercredi par exemple), des autorités locales (la Ville de Bruxelles) et une association caritative (notez bien l'emploi du mot caritatif : le caritatif est à la solidarité ce qu'une chaisière est à un divan, quelque chose à analyser d'urgence) afin de proposer au public un troupeau de vaches peintes avec imagination et fantaisie, agréablement disséminées dans les rues de la capitale de l'Europe. Avec tout cela, on entend faire d'une pierre quelques coups. On nous avait dit, au lancement de l'opération, qu'il s'agissait là d'une forme subtile de lutte contre les dégradations urbaines (ce que l'enfant du mercredi peint, l'adolescent du samedi ne le tague pas). On nous prévient aujourd'hui qu'une telle expérience, menée à Chicago, a permis d'augmenter de 40% la fréquentation des galeries d'art et qu'il faut donc s'attendre dans les jours prochains à une ruée générale vers Joseph Beuys ou Marcel Broodthaers. Mais voilà qu'aujourd'hui, grâce au prompt renfort de la presse, cette exposition champêtre qui avait jailli, tel un deus ex machina, dans un décor citadin ozoné fait désormais l'objet d'une justification a posteriori, usant de la tautologie là où l'on aurait plutôt attendu de la tauromachie.

Si ces vaches sont exposées à Bruxelles, figurez-vous que c'est précisément pour cela : parce que Bruxelles est une ville rurale, un coin de campagne oublié, un village, en fait. Il n'y a qu'à regarder autour de soi : ici une ferme, là un potager, là encore des restaurants de terroir et même, oui, si l'on observe précautionneusement, un berger et ses moutons. Il ne fait aucun doute dès lors que la vache soit à Bruxelles comme chez elle. La démonstration qui n'abusera aucun sophiste coule de cette eau qui entend toujours, et de plus en plus, juger un passé en fonction d'un présent. Ces lectures-là — qui ne sont jamais loin du déni — ne faisant pas l'objet d'un débat public, nous les interrogeons ici, quoi que l'on puisse penser de cette exhibition "d'artentainment" dont on ne doute pas, d'ailleurs, qu'elle arrache ici ou là un sourire ou un étonnement. Car il reste que l'envahissement progressif de l'espace culturel par le "socio-artistique" relègue l'esprit de recherche, d'introspection ou de critique, à une posture anti-populaire, éloignée des gens et de leurs réalités, intellectuelle pour tout dire. Combien de fois ne nous a-t-on pas dit, par exemple, qu'il y avait trop de mots dans nos phrases ? Qu'il est nécessaire de s'appuyer sur un vocabulaire commun et bien connu de tous ? Que nous n'employons pas seulement trop de mots, mais qu'on ne les comprend pas tous et, qu'en plus, nous jouerions avec ? Hé bien alors, faisons court : "Les vaches, c'est lait ".