Lautresite, le jour, 10 juin 03



C'est aussi le pacte germano-russe qui vous a amené à écrire "La Ferme des Animaux"?

Pas vraiment. Je l'ai écrit directement après la conférence de Téhéran, qui pour tout le monde avait établi les meilleures relations possibles entre l'URSS et l'Ouest. je pensais personnellement que ce type de relations ne durerait pas longtemps. Depuis 1937, je me suis convaincu que la destruction du mythe soviétique est essentielle si nous voulons une renaissance du mouvement socialiste. À mon retour d'Espagne, j'ai pensé présenter le mythe soviétique dans une histoire qui pourrait être facilement comprise par tout le monde. C'est pourquoi, dans ce livre, j'ai analysé la théorie marxiste du point de vue des animaux…

Venons-en à "1984". Beaucoup ont cru, beaucoup croient encore qu'il s'agit d'une œuvre d'anticipation. Un roman de science fiction. À certains égards, on vous a pris pour un Nostradamus moderne…


Ce n'est pas exact. Je pense, tout en n'oubliant pas que le livre est après tout une parodie, que quelque chose comme "1984" pourrait arriver. C'est la direction que prend le monde actuellement, et la tendance est profondément ancrée dans les bases économiques, sociales et politiques de la situation actuelle du monde. Plus particulièrement, le danger repose dans la structure imposée aux communautés socialistes et capitalistes libérales de préparer une guerre générale avec les nouveaux armements, parmi lesquels la bombe atomique est évidemment le plus puissant et le plus connu. Mais le danger repose aussi dans l'acceptation de la perspective totalitariste par des intellectuels de toutes couleurs. La morale à tirer de cette situation dangereuse et cauchemardesque est simple : "Ne permettez pas que cela arrive. Cela dépend de vous". Le but véritable de ce livre est de discuter les conséquences de la division du monde en zones d'influence et d'indiquer, en les parodiant, les conséquences intellectuelles du totalitarisme.


Un des axes principaux de votre roman repose sur ce que vous appelez " le double langage". Selon vous, si un totalitarisme veut réussir, il lui faut d'abord s'attaquer à ce qui est fondamental chez l'homme, le droit à l'expression. Si l'on détruit le langage, il devient impossible de formuler des idées, donc d'être libre…

Une société totalitaire qui parviendrait à se perpétuer mettrait probablement sur pied un système schizophrénique de pensée, dans lequel les lois de la logique continueraient à régner dans la vie quotidienne et dans certaines sciences exactes, mais seraient négligées par les hommes politiques, les historiens et les sociologues. D'ores et déjà, certaines gens qui trouveraient scandaleux de falsifier un texte scientifique ne trouveraient rien à dire à la falsification d'un fait historique. Le "double langage" est destiné, non pas à étendre, mais à diminuer le domaine de la pensée, et la réduction au minimum du choix des mots aide indirectement à atteindre ce but. Un exemple : en abrégeant un mot, on restreint et diminue sa signification, car on lui enlève les associations d'idées qui lui étaient attachées. L'expression "communisme international" évoquait une image composite : fraternité universelle, drapeaux rouges, barricades, Karl Marx, Commune de Paris, etc… Tandis que celle de "Komintern" qui l'a remplacée se réfère à un objet presque aussi limité qu'une table ou une chaise. Komintern est un mot que l'on peut prononcer sans réfléchir. Le but du double langage est non seulement de fournir un mode d'expression pour les idées générales, mais surtout de rendre impossible tout autre mode de pensée.

Il n'existe pas d'alternative à ce totalitarisme que vous annoncez ?

La chose terrifiante avec les dictatures modernes est qu'elles n'ont aucun précédent. On ne peut en prévoir la fin. Par le passé, toutes les tyrannies étaient tôt ou tard renversées ou au moins combattues en raison de la "nature humaine" qui ,en toute logique, désirait la liberté.