Lautresite, le jour, 10 juin 03



Vous le savez, puisque lors d'une attaque, vous êtes blessé…

Il me sembla que j'étais le centre d'une grande explosion et d'une lueur aveuglante. Je ressentis un choc terrible et ne même temps le sentiment d'une extrême faiblesse : la sensation d'avoir été réduit à néant. Quand on me souleva, un flot de sang jaillit de ma bouche, et j'entendis l'Espagnol derrière moi dire qu'une balle m'avait traversé la gorge de part en part.

Entre communistes, anarchistes et le POUM qui luttent pourtant contre le même ennemi, les tensions s'accroissent. Le PC estime qu'il faut faire la guerre d'abord et la révolution ensuite, les anarchistes disent que l'une ne va pas sans l'autre. Les communistes veulent éliminer leurs alliés, déclarent le POUM illégal et entament des purges. Vous-même êtes considéré comme un fasciste. Vous voilà pris entre les feux de deux totalitarismes. Vous fuyez…

Oui. Nous avions débuté en Espagne comme héroïques défenseurs de la démocratie, et nous finissions en nous glissant à travers la frontière avec la police à nos trousses.

"Hommage à la Catalogne" écrit à votre retour, vous classe parmi les écrivains politiques. Cette étiquette ne vous gêne pas ?

Ce que j'ai vu en Espagne et ce que j'ai vu ensuite du fonctionnement des partis m'a donné une sainte horreur de la politique. Je suis profondément "de gauche", mais je pense qu'un écrivain ne peut rester honnête qu'en se tenant à l'écart des étiquettes des partis. J'ai surtout voulu faire de l'écriture politique un art. Mon point de départ est toujours une partialité, une injustice. Quand je commence à écrire, je ne me dis pas : "Je vais produire une œuvre d'art".
J'écris parce qu'il existe un mensonge que je veux montrer, un fait sur lequel je veux attirer l'attention. Mais je ne pourrais faire ce travail d'écriture s'il ne s'agissait pas en même temps d'une expérience esthétique. La politique au sens général du terme a envahi la littérature à un degré rarement atteint, et cette circonstance a fait remonter à la surface de notre conscience l'éternel conflit entre l'individu et la communauté. C'est en considérant la difficulté qu'il y a à faire un travail critique, honnête et impartial en un temps comme le nôtre que l'on commence à saisir la nature de la menace sui pèse sur l'ensemble de la littérature dans la nouvelle ère qui s'ouvre. Nous vivons une époque où l'individu autonome est en train de cesser d'exister — mieux vaudrait peut-être dire : où l'individu commence à cesser d'avoir l'illusion d'être autonome. Mais dans tous les propos que nous tenons sur la littérature, nous nous reposons sur l'existence d'un individu autonome et indestructible… La première chose que nous demandons à celui qui écrit, c'est de ne pas nous mentir, de nous dire ce qu'il pense vraiment. Le pire qu'on puisse dire d'une œuvre d'art est qu'elle n'est pas sincère. Et c'est encore plus vrai de la critique que de la création.

En 1938 et 1939, vous professez des opinions pacifistes. Vous dites qu'il faut "mobiliser pour le dégoût de la guerre". Voilà qu'elle éclate et on vous retrouve dans les "Home Guards", une milice qui organise les population anglaise contre l'invasion nazie…

J'ai défendu le mauvais contre le pire. Pendant plusieurs années, l'arrivée de la guerre a été un cauchemar pour moi, et à plusieurs reprises j'ai même fait des discours et écrit des pamphlets contre la guerre. Mais la nuit qui a précédé l'annonce du pacte germano-soviétique, j'ai rêvé que la guerre avait commencé. Ce rêve m'a appris deux choses : la première, que je ne me sentirais soulagé que lorsque cette guerre aurait éclaté ; la deuxième, que j'étais un patriote de cœur, que je n'agirais pas contre mon propre camp ni ne commettrais de sabotage, que je défendrais la guerre et me battrais si possible.